Rien

Je cueille les mots avant de les entendre
Aux commissures de tes lèvres
Pour ne perdre rien, pour n’oublier
Rien de ce qui vibre longtemps
Pour gouter cette phrase
Feuille à feuille
Pour inventer le temps
Le temps de l’enfance toujours si long devant
Pour que tu ries de mes efforts
–Ton rire est une portée de notes
Une chanson qui bat sous ma peau

Réveil

Au réveil
L’émission reprend
Le filet de bruit
Comme un filament qui grésille
Dans la tête

L’eau de la rivière coule
Sur le lit rocailleux
Présence obsédante
Ni à l’extérieur, ni à l’intérieur

Soi vaguement
Dans le flux du monde
Pointe avancée de la vie
Qui souffre sans passé
Et se tait
Dans un murmure.

Séparation

À l’heure grave de la séparation,
nous avons souri,
regardant un instant,
le soir tombé sur le ciel
comme un jouet d’enfant renversé.

Nous nous sommes embrassés,
dans la bouche, toujours nue,
la première sensation,
j’ai respiré tes cheveux
pour en garder l’odeur de boucles.

Quand j’ai demandé pourquoi,
tu as demandé le silence,
une autre manière d’aimer,
la distance des corps
comme une promesse.

Il y a ici quelques rues
menant à nos retraites
de pierre et de ciment,
quelques lignes offertes
à l’ennui.

Ce soir, nous avons souri
en nous séparant,
à la main chacun pour soi
une chandelle.

Effluve

La vie m’est tombée des mains
Pareille à ces objets qui m’échappent
La conscience de la fin
S’allonge à mes côtés

Mais la douceur des draps
Me rend, dans un froissement
L’odeur de ton amour
Cette eau de toi en moi

Dans cette odeur je me borde
Éphémère mémoire
Elle se mesure à ce qui fuit

Dans mes paupières tremble
La fleur carmin
Parfumant le sommeil

Divan

Parution de notre recueil de poésie « Le Divan Double » aux éditions unicité, dirigées par François Mocaër, dans la nouvelle collection Chantelangue & Compagnie de Laurent Desvoux-D’Yrek.


Le Divan est identifié à la psychanalyse depuis que Freud y a allongé ses premiers patients et le mot désigne aussi un recueil de poésie profane en persan et arabe. Il est, dans ce recueil, le lieu, physique et livresque, de l’amour impossible, celui qui s’exprime dans l’amour de transfert, du désir attisé par l’inaccomplissement, celui que chante la poésie courtoise et, depuis, une longue tradition de la poésie lyrique. Mais ce divan double est aussi un dialogue, un recueil à quatre mains dans lequel, à la voix féminine qui chante le désir solitaire, un autre poète, un homme, répond trente ans plus tard. Le recueil devient alors un dialogue amoureux et érotique sur l’amour, imaginé ou vécu, rêvé, impossible ou perdu. En mêlant progressivement les voix, le livre intègre leur altérité, leurs différences, différence sexuelle bien sûr, mais aussi différence de style, pour faire émerger une œuvre. Il s’agit enfin aussi d’un livre d’art, dans lequel les dessins et peintures de Philippe Moron font écho aux textes.

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Mémoire

Œuvre de l'artiste Rabee Baghshani
Œuvre de l’artiste Rabee Baghshani, utilisée pour la représentation « Unveiled, Three Tableaux of Maryam » en juin 2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

« La mort viendra du ciel ». 

J’écoute en moi siffler les bombes comme elles sifflaient dans la mémoire de ma mère, bien avant la fuite – je n’ai jamais su ce qu’elle voyait dans le sillage des avions – était-ce un ciel couchant semblable à celui-ci ? Où suis-je ?

Je parcours des yeux la nuit inversée, éclairée, comme un miroir de pluie, par l’ombre astrale des réverbères sur les bitumes détrempés, mon cœur battant au rythme des pas des danseurs que la rue a improvisés. Est-ce l’écho mélancolique de leur chanson qui m’a immobilisée ? Je reste debout, avec vous, sur cette place, surprise d’y entendre la musique de mes joies éperdues et non le feu de la mort que nous attendons ensemble.

Jadis, j’arpentais les rues sèches du pays des roses, du pays où s’enfante la guerre, faute de femmes libres à aimer – Il les a enfermées dans un linceul noir sans lequel elles seraient nues, roses de chair, pourchassées comme je l’ai été – ô les yeux acérés comme des couteaux ; ici, les avenues, les places devenues familières – le lait du plaisir entre les mains et les seins ronds des sirènes d’une fontaine, exposée comme une noire espérance ; là-bas le bouillonnement des fontaines de sang de Téhéran – sang des martyrs, sang des victimes violées et massacrées pour avoir levé un voile. 

Dans ma mémoire, dans mes livres, sommeillaient tant de guerres du passé, de guerres lointaines et silencieuses. Mais il n’est pas de guerre lointaine, le ciel la transporte – leurs croyances, leurs drones, leurs avions – et les images sur les smartphones, de proche en proche, ré-enfantent la haine en propageant son souffle sur celles qui se sont libérées. 


Le linceul noir est le titre d’une opérette écrite vers 1920 par Mirzadeh Eshghi, poète iranien, né en 1893 et assassiné à Téhéran en 1924. Dans l’opérette il assimile le voile à un linceul enveloppant les femmes qui, à l’instar des morts enfermés dans les tombes, privés de lumière et d’air, vivent dans les ténèbres. L’opérette s’achève par un appel à combattre le voile. « Tant que la femme est dans ce linceul », dit le poète, « la moitié du peuple d’Iran sera morte ». Cité par Chahla Chafiq dans « Le voile des femmes, miroir magique de la modernité mutilée », in Islam politique, sexe et genre. Presses Universitaires de France, 2011

elles seraient nues : expression désignant les femmes sans voile R.M. Khomeiny, (À la recherche de la voie dans les mots de l’Imam, la femme), ibid

Noms

Noèse, noème, parfums d’exil aux visages intimes
Noèse, noèse, réminiscences de mes terres d’asile –
Y avais-je appris le langage des maux
Noème, noème, battements lourds des cœurs pétrifiés
Dans les coquilles sanglantes où se perdent les échos
Des précieuses histoires – ai-je cru y lire la mienne

Chants de l’amour, noms apprivoisés, voies défendues
Adresses secrètes dans la ferveur du silence –
Deux sexes désaccordés s’affamant de vertiges –
Art de livrer au plaisir nos corps à contre-temps
J’ai désavoué l’éclat amer des crépuscules
Inventant le prénom de chacun de nos baisers

Notre soleil s’est éteint en maudissant ses flammes
J’ai repeint le ciel aux couleurs de la solitude
Et j’ai chassé l’azur – nos enfants ne sont pas nés –
L’amour s’est tu dans le vaste champ de notre oubli
Retiré sur ses terres sombres, deux noms ensevelis

J’ai mordu nos lèvres jusqu’au sang
Pour imprimer notre goût dans ma
Chair fertile

J’ai brodé, sur les draps trentains le
Monogramme de nos initiales
Entrelacées

Je t’ai donné un nom pour gorger
De sens notre histoire morcelée :
Qu’il ne reste sur ses pages nulle
Tâche de néant

J’ai pris ta place dans ce fauteuil
Et tracé le senhal qui est tien
La signature qui nous unit
A jamais

Le mot occitan senhal se réfère à un nom d’invention employé par les troubadours pour désigner la femme à laquelle s’adresse leur désir. Il peut aussi dissimuler et désigner le signataire, son modèle latin étant signare, d’où vient signer

Argile

1995

Du marbre de la cheminée
Les vagues intimes retirées
Sur les coquillages immobiles
Nos corps enroulés sur eux-mêmes
Profondeur où les mots reposent

Sur le calcaire, les longues pluies
Souvenir des chaleurs marines
Reflet des vitres entrouvertes
Nos mains d’argiles ressemblantes :
Les images de nos solitudes

Couloirs sonores, chambres d’écho
Pages de plâtre de tous les murs
Au grand silence du zénith
Le froissement du lit ouvert
Sur les anciennes carrières de gypse

2023

Quais offerts, songes de retour
Asphalte brillant sous l’ondée
Miroir où nos peaux ont cherché
La danse incandescente des larmes

Le soir, la ville en nous dissoute
Respirer l’air des chemins
Voir la soie des fils que la lune
Tisse pour orienter nos pas

Les mots s’éboulent en agrégats
De terre – Argiles, sables, limons –
Détachés de la roche mère
Sur la peau durcie des années

Cristal

1994

Quand les jours inlassables auront traversé
Mon corps jeté, vidé, dans ces draps
Remontés sans cesse contre l’avance de la nuit
Dehors poindra le jour sec, et ocre

En dernier me quittera la charpente nue
Édifice de tant d’heures transparentes
Chapelle où luit tamisée
L’empreinte froide de ton corps, avide

La main défera le pli du tissu
Sur ta peau comme le lin froissé
Tu seras assoupi quand je toucherai les lèvres
De cristal dans lesquelles j’aurai goûté la vie

2023

Lumière tremblante dans l’aube de tes bras,
le souffle de carmin ensommeillé de colère
traverse l’abîme fendu comme un cristal
jusqu’à l’orée de tes cheveux parfumés de résine

L’écorce de ton corps craquelle sous les baisers
sanglants de cochenille – ma bouche s’engouffre
dans les absences du temps qui bat

La cime du silence réveille le lointain
jusqu’au bord de l’oubli scintillant sur les eaux des rivières

La toison primaire dont j’ai parfumé ma peau est devenue forêt – je t’appartiens toujours

Départ

1998

Foules éparpillées, cercles de pas sans fin nous voici, dans le silence, innombrables

Où sont, désormais, les louanges anciennes, les baisers indisciplinés comme multitude de papillons fous ? Quand nous sommes-nous abîmés dans l’amour immobile ?

Nous dérivons chaque jour sans destination—je suis ici, aussi égarée que vous là-bas— sans savoir où déposer son cœur

Vous vous souvenez du fleuve qui nous emportait dans ses phrases érogènes : il irriguait en nous les courants sous-marins de nos chairs asphyxiées

Et je me rappelle le dédale de ta retraite sans étoile où je saurai un jour te visiter

Si le poème meurt, nous ne nous serons pas aimés

2023

La solitude a mordu ma peau de ses dents misérables – l’ennui embrasse aussi mal que les souvenirs brisés – je me suis retiré de toi pour éloigner les tourments

Aujourd’hui pourtant, je te protège encore de l’épaisseur de ton ignorance – que sais-tu vraiment de moi ? – dans l’attente de ton parfum amer

Tu es venue me prendre au pied de l’arbre du repentir – c’est toi qui bientôt griffera mon torse de tout le mépris du ciel

Et je me soumettrai à la loi de tes rythmes – tu as été redoutable avant de l’oublier – dans la paix du départ que tu m’as refusé

Je t’écouterai hurler toutes les années perdues