1994
Franchis le seuil bleu, porte ouverte sur mon sommeil
Débordé, plonge ton corps, loin, comme une joie,
Très loin enfoncée dans ma chair, avant mon cri
D’abord retenu, marque-moi de ton ivresse
Je suis la nuit ouverte par ta langue
2023
Je suis la ville couchée dans l’ignorance
Qui te retient d’entrer dans ma nuit
Les parfums amers du désir te cachent encore à moi
Bientôt je livrerai ta lumière sacrée à l’obscurité de mes doigts
Le temps existe par l’oubli de nos futures étreintes
Les deux poèmes se complètent parfaitement. J’aime beaucoup!
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Merci beaucoup cher Sylvain !
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« Nuits » s’inscrit dans le sillage du précèdent poème intitulé « Vaisseaux ». Cependant, c’est à un tout autre voyage nocturne que nous invite ce poème à quatre mains. La nuit, présentée comme un espace de passage ouvre sur un monde à la temporalité différente dans lequel s’épanouit le désir charnel. C’est un seuil à franchir, une porte ouverte sur le mystère dans lequel la sensorialité devient le seul moyen d’explorer les corps devenus terra incognita. Elle invite les amants à la fois à se découvrir, tout en maintenant une part d’ombre qui alimente le désir (« NuitS »).
Dans le premier poème, la narratrice débute par une adresse directe à son amant à travers une injonction formulée par un verbe à l’impératif : « Franchis le seuil bleu ». Son discours se fait envoûtant, persuasif, il s’agit là d’inciter son amant à un voyage onirique et charnel : « porte ouverte sur mon sommeil débordé ». L’adjectif « débordé » suggère que l’amante veut aller au-delà des limites connues, passer la frontière d’un monde fini et connu. Le champ lexical du corps est utilisé de manière sensuelle et intime. Le corps est associé à la fois à un réceptacle (« très loin enfoncée dans ma chair ») et à une limite franchie par les sens. La nuit donne alors accès à une forme de révélation, à un degré supérieur de connaissance sensorielle (lumière) qui donne tout son sens au dernier vers du premier poème « Je suis la nuit ouverte par ta langue ». Le « Je suis la nuit » montre que la narratrice fusionne avec la nuit (mystère) et ne se révèle (« ouvre ») qu’avec la langue de son amant (connaissance/lumière). Il y a une transcendance qui peut nous faire faire penser au « Joi » des troubadours (épuration de la jouissance, amour absolu). La narratrice qui s’identifie au mystère et au secret de la nuit décrit le caractère lumineux (sacré) de la fusion des corps.
Le second poème est construit en miroir. Il y a un renversement, que c’est la part sombre de l’union des amants qui est développée et endossée par le narrateur. Le poème débute par une anaphore « je suis » qui crée un rythme poétique et le relie solidement au premier poème. Le narrateur se présente comme « la ville couchée dans l’ignorance ». Le narrateur dit qu’il est couché avec la nuit secrète et inconnue (« l’ignorance ») installant une ambiance de mystère et peut-être d’interdit qui stimule le désir amoureux. La ville (le narrateur) peut être vue comme le monde extérieur, connu. Ce premier vers renvoie au premier vers du premier poème dans lequel la narratrice exprime de son point de vue le franchissement du seuil bleu qui sépare le monde extérieur (la ville, le narrateur) du monde intérieur (la nuit, la narratrice).
Les deux vers suivants développent l’idée d’une attente et d’un manque, d’une distance qui sépare les amants. Les amants sont tous les deux porteurs de cette part d’ombre qui les rend d’autant plus désirables. Dans le premier poème, la narratrice l’exprime furtivement avec « avec mon cri d’abord retenu… » tandis que le narrateur l’exprime dans le deuxième vers « qui te retient d’entrer dans ma nuit ». C’est une manière de préserver une certaine distance qui stimule l’imagination et la projection, permettant aux amants de continuer à ressentir cette attirance profonde et ardente comme l’illustre le vers « Bientôt je livrerai ta lumière sacrée à l’obscurité de mes doigts ». On notera au passage que le narrateur utilise l’expression « lumière sacrée » pour souligner que l’union des deux amants leur a permis d’atteindre une dimension quasi mystique (le « joi »), c’est-à-dire la fusion des corps et de l’esprit en une seule entité. Les séparer, c’est recréer l’oubli comme le souligne le dernier vers du poème : « Le temps existe par l’oubli de nos futures étreintes ». Ce vers met en évidence la fugacité du désir. Cet oubli perpétuel crée une sorte de vide qui appelle constamment à être comblé. Ainsi, le désir se renouvelle sans cesse, sans jamais atteindre une satisfaction permanente. Ainsi, le caractère éphémère du désir, loin de le dissiper, le ravive constamment, lui conférant une force inextinguible et une actualisation infinie. Une façon de transcender le temps et de toucher l’éternité que traduit si bien le titre de ce poème : « Nuits ».
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C’est d’une grande musicalité, et les images offertes par les mots sont sensuelles, et belles. J’aime beaucoup ce dialogue en poésie.
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Merci Joëlle pour ton encouragement à poursuivre ce dialogue, que nous avons conçu comme un dialogue érotique ou sensuel, dès le début, avec, au fil des poèmes et des réponses, une affirmation plus marquée du désir de l’amante, et un dévoilement de celui de l’amant ?
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