
Ça ressemble à une pluie diluvienne, un ruissellement sur un toit de tôle. Elle se rappelle, lors de la première traversée, sur un autre cargo, il y a plus de quinze ans – elle n’était pas encore commandante – la sensation d’immersion, le frisson qui avait
parcouru son corps, la question qui lui avait brûlé les lèvres, et la réponse du timonier, c’est le chant du navire, l’étrave qui s’enfonce dans l’eau au-dessus du bulbe, et son sourire quand il avait ajouté, c’est comme une musique apaisante. Pour elle, cette musique, plus encore que la corne de brume, était devenue le chant du départ, et l’entrée dans l’univers de la mer.
« Si je comprends bien, il y a un passager clandestin ». Le pilote du port a quitté le porte-conteneur depuis quelques minutes. Sa vedette s’éloigne en direction des quais. Les quatre remorqueurs sont, eux, toujours à la manœuvre, ils accompagneront le navire encore sur quatre miles, elle connaît la procédure. Elle a compté le nombre de pieds effectués pour sortir du port de Singapour, elle a fait la séquence des cartes avec le second, a consulté la météo, les radars. Elle a fait son travail professionnellement. Mais elle est frappée de l’ironie particulière que revêt ce matin la formule consacrée « Anchor ready to let go ». To let go. Il s’agit sans doute de sa dernière traversée – à quarante ans, elle n’avait pas prévu l’évènement – elle ne veut rien laisser paraître de son trouble. Elle se tient très droite, à côté du second. Elle lui a décrit la situation tout bas, personne n’a entendu ses paroles.
Elle pense au rêve qu’elle a fait durant la nuit. Elle avait les yeux rivés sur l’horizon, quand le navire ralentissait sans qu’elle en ait donné l’ordre. A la radio de bord, le chef mécanicien lui indiquait l’arrêt inopiné de la pompe et des moteurs. Elle enfilait aussitôt sa tenue bleue et se précipitait à la salle des machines pour évaluer les dégâts. Les dix-neuf membres d’équipage l’entouraient, dubitatifs, sans que personne, pourtant, ne montre le moindre signe d’inquiétude. Elle-même était surprise de la sérénité ambiante. Dans son rêve, toujours, elle parcourait les couloirs de la poupe à la proue, dans l’odeur de fioul et de saumure qu’elle avait fini par aimer. Puis, après avoir inspecté les treuils de manœuvre, elle retrouvait l’équipage dans les coursives, devant les chaloupes. Elle remarquait, rougissante, leurs tenues froissées, jetées au sol, et les sourires de gamins insolents – puisque le cargo était à l’arrêt, ils avaient décidé de se baigner, faisant fi de son interdiction véhémente, de ses tremblements, de sa honte. Par habitude, elle les avait comptés, au fur et à mesure qu’ils atteignaient l’eau, réalisant effarée, qu’il y en avait un marin de trop, incapable d’identifier l’intrus parmi les visages familiers.
« Si je comprends bien, il y a un passager clandestin ». Il a dit cela en souriant, regardant la mer à travers les vitres de la passerelle. Oui, comme nos amours clandestines, a-t-elle pensé. Elle réfléchit. A quel moment cela a-t-il pu arriver ? Hong-Kong ? Shanghai, la dernière étape avant le retour au Havre ? Peut-être même bien avant, à Port-Saïd, avant de franchir le canal de Suez. Cela ferait donc déjà deux mois. Deux mois de cœurs serrés, de regards contenus devant l’équipage. Deux mois de caresses, de désir irréfrénable une fois la porte de la cabine du second refermée. Elle se tourne vers lui. J’ai fait un test de grossesse hier soir. Je l’avais acheté à Singapour. J’ai eu un doute en mer de Chine, même si ce n’était pas censé arriver. Je ne croyais plus en être capable. Avec Yann, nous avions essayé tant d’années.
Ils ont quitté la passerelle pour aller regarder le sillage en se tenant par la main. Demain, il faudra prendre des décisions. Pour l’instant, comme la vie qui bat en elle, ils sont les enfants de la mer.
Philippe Moron