Regard

Mon regard ne peut plus croiser dans les eaux du tien, se poser comme un oiseau sur le rebord d’un balcon, regarder à l’intérieur, où se trouvent tous les objets de l’enfance: nos regards se sont fuis, comme nous avons fui la parole.

Dans ton regard, j’ai vu l’absence, j’ai vu apparaître l’absence. Pourtant, tu me diras, l’absence ne peut apparaître, elle est disparition. Pourtant, je te dis ce que je sais, l’absence a émergé dans tes yeux. Et je sais que tu l’as vu, toi aussi.

Demain, tes yeux pleureront peut-être, après les miens, ou juste avant. Ils regarderont à côté. Je me cacherai pour laisser couler les miens. J’étoufferai l’écho des sanglots.

Nous croiserons d’autre regards. Parfois, dans un miroir, des yeux se rencontrent, ou se reconnaissent. Ils se parlent.

Il me reste une question :

Qui est entré dans tes yeux pour les fermer ?

Divan

Parution de notre recueil de poésie « Le Divan Double » aux éditions unicité, dirigées par François Mocaër, dans la nouvelle collection Chantelangue & Compagnie de Laurent Desvoux-D’Yrek.


Le Divan est identifié à la psychanalyse depuis que Freud y a allongé ses premiers patients et le mot désigne aussi un recueil de poésie profane en persan et arabe. Il est, dans ce recueil, le lieu, physique et livresque, de l’amour impossible, celui qui s’exprime dans l’amour de transfert, du désir attisé par l’inaccomplissement, celui que chante la poésie courtoise et, depuis, une longue tradition de la poésie lyrique. Mais ce divan double est aussi un dialogue, un recueil à quatre mains dans lequel, à la voix féminine qui chante le désir solitaire, un autre poète, un homme, répond trente ans plus tard. Le recueil devient alors un dialogue amoureux et érotique sur l’amour, imaginé ou vécu, rêvé, impossible ou perdu. En mêlant progressivement les voix, le livre intègre leur altérité, leurs différences, différence sexuelle bien sûr, mais aussi différence de style, pour faire émerger une œuvre. Il s’agit enfin aussi d’un livre d’art, dans lequel les dessins et peintures de Philippe Moron font écho aux textes.

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Parole

Une parole, souvent, étouffe ma mémoire. Elle souffle ses mots silencieux sur le tissu des souvenirs. Je ne sais plus les noms des poètes, ni les titres des histoires. Je ne sais plus rien des collines ni des vallées que mes yeux ont léchées. Les paysages se couvrent de givre, et mon ventre malade s’ouvre au long sifflement d’un scalpel : la parole opère à froid, dans les interstices du repos. Je dois réinventer les sombres décors du théâtre où j’ai entendu les échos de mes pas. Peut-être y verrai-je, avant la nuit, le long des plinthes et des façades de carton, couler le sang tiède d’un animal.