Être

Dans les nuits qui ne dorment pas
je vois ce que je ne sais pas être

Cette porte ouverte en vain
je la regarde sans faire un geste

Des papillons grisâtres se déposent sur mes paupières
des femmes en nombre sont assises sur mon cœur

Laquelle voudrais je avoir été ?

4 réflexions sur “Être

  1. Dans la solitude et le silence des nuits, où l’instant devient une éternité peuplée par les ombres du passé, une femme est amenée à reconsidérer celles qu’elle a laissées en chemin, ces facettes d’elle-même dont elle s’est dépouillée au fil des ans, comme on se débarrasse d’un fardeau trop lourd à porter. Abandonnées, mais jamais oubliées, ces femmes sacrifiées continuent pourtant de peser sur son cœur.

    Le rythme lent, la brièveté et la simplicité formelle du poème « Être », composé de trois distiques et d’un vers final, accentuent la résignation qui accompagne cette réflexion existentielle et la mélancolie profonde d’un regard posé sur un passé jamais advenu.

    Le premier couplet pose le cadre spatio-temporel dans lequel se déroule l’introspection. La narratrice apparaît sans masque, ce visage social qu’elle a patiemment construit au cours de sa vie et qu’elle arbore le jour. L’obscurité de la nuit qui l’isole et la cache au reste du monde devient à la fois le cocon protecteur, mais aussi le lieu où les fantômes du passé viennent la hanter. Le pluriel des nuits souligne la répétition de cette introspection, mais révèle aussi l’intranquillité de la narratrice. En offrant son vrai visage à la nuit, sans maquillage, sans armure, la narratrice devient vulnérable comme le souligne la personnification de la nuit — « les nuits qui ne dorment pas ». Les insomnies sont le résultat de cette confrontation récurrente avec celle qu’elle « ne sait pas être », celle qui porte le poids des choix, des épreuves et des tragédies traversées. Derrière le visage en ombre chinoise d’une femme sûre d’elle, qui a réussi sa vie, apparaît celui des femmes innombrables qui sans jamais avoir existé rappelle à la narratrice celle qu’elle ne sait pas être — « je vois ce que je ne sais pas être ». Le fantôme de ces femmes, de cette vie imaginée devient un manque aussi palpable que celui d’une personne décédée. Durant ces nuits d’insomnie, la narratrice refait inlassablement le deuil de celles qu’elle n’a pas été. De même, l’utilisation du verbe « voir » dans le vers « Je vois ce que je ne sais pas être » sous-entend une mise en lumière, un dévoilement de ce manque, de ce vide qui prend la forme de ces femmes innombrables qu’elle ne sait pas (ou ne peut pas incarner). Ces femmes, projection non réalisée d’elle-même acquiert une forme tangible par l’acte du regard dans l’esprit de la narratrice. Il devient un acte de création mentale qui donne consistance à ces vies non vécues.

    Dans le deuxième couplet, l’image de la « porte ouverte en vain » est forte, car elle symbolise une ouverture sur un ailleurs, tout en ne menant nulle part. Elle maintient la distance entre ces vies possibles avortées et la narratrice. Cette dernière, confrontée à ses fantômes ne peut ou ne veut pas refermer cette porte, tout en étant incapable de détourner le regard de ces vies parallèles imaginaires. Elle sait que le passé ne peut être changé et qu’elle ne peut revenir en arrière. La flèche du temps est irréversible et la rapproche inexorablement de sa finitude, renforçant son sentiment de regret et de mélancolie. Comme dans une gare de triage, les choix de vie se resserrent à mesure que le temps passe pour ne laisser devant soi qu’une seule voie. Cependant, ces fantômes qui apparaissent comme des désirs inaccessibles lui permettent de continuer à avancer. Ils sont comme des racines qui l’aident à se tenir debout. La confrontation avec ces chemins abandonnés, laissés en friche, ces désirs refoulés constituent un rituel douloureux que la narratrice s’impose pour ne pas oublier ce qu’elle aurait pu être. Les choix douloureux qu’elle a opérés dans sa vie ont fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui les blessures et les regrets, les échecs comme les joies et les réussites sont autant de strates dans son histoire qui l’ont façonnée et la nourrissent.

    Dans le troisième couplet, la très belle métaphore « des papillons grisâtres » qui « se déposent sur [mes] paupières » illustre les métamorphoses avortées ou non abouties. La couleur grisâtre évoque ces papillons de nuit qui laissent une trace poudreuse grise sur les doigts lorsqu’on les touche. Dans le poème, ce fard terne dépose sa teinte sur les paupières de la narratrice pour marquer combien sa vie a été faite de sacrifices et de concessions. Un prix à payer très (trop ?) lourd, la narratrice a dû faire le deuil d’une partie de ses aspirations et de ses rêves.

    Ce fard gris qui alourdit son regard sur la vie a remplacé l’éclat et les espérances de la jeunesse suggérant une certaine tristesse ou désillusion. Ce que confirme le vers suivant. « Des femmes en nombre sont assises sur mon cœur » représente précisément les espérances d’une jeunesse devant cette multitude de chemins possibles qui fait oublier les limites de l’existence qu’elles soient temporelles ou liées au choix. Le fait que ces femmes soient assises sur son cœur pourrait suggérer que les aspects d’elle-même auxquels elle tenait le plus, ou encore des relations affectives ou amoureuses dont elle a dû se défaire pèsent toujours sur son cœur, comme un fardeau émotionnel.

    Le vers conclusif « laquelle voudrais je avoir été ? » confirme que les fantômes de son imaginaire nocturne constituent comme une sorte de consolation face aux regrets de sa vie. Elle s’invente les vies qu’elle n’a pas vécues au cours de ces insomnies. « Les nuits qui ne dorment pas » deviennent l’espace dans lequel se déploient les multiples vies imaginées. Cette évasion nocturne représente un magnifique pied de nez à notre finitude.

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    • Merci chère et fidèle lectrice pour cette analyse délicate. En la lisant, j’ai presque revu les images qui ont guidé ce poème, dans cette nuit d’été où il est venu, avec son premier vers donné, comme souvent, et les émotions qu’il entraîne – ou qui lui préexistaient, l’écriture est toujours si difficile à saisir -. Il m’a semblé marcher avec vous, main dans la main, parlant à voix basse de ce que nous aurions pu être et, à la fin, recevoir le cadeau d’un éclat de rire étouffé, une connivence nocturne, avec le « pied de nez » que vous avez lu dans le sens du dernier vers.

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