Pas de porte

Dans l’arbre se mesure la maison, j’y cueille le silence, mots absents, feuilles noircies avant tout printemps

Le pas de la morte est resté devant, figé dans une ancienne boue, trace décomposée d’une violence

J’ai conservé des chapelets de perles bleues, ils psalmodient le ciel de l’espérance

Un souvenir est perché sur le toit, le hululement de la nuit nous attend.

Une réflexion sur “Pas de porte

  1. « Pas de porte » entraine le lecteur dans une atmosphère quasi onirique dont la densité et son caractère allusif et métaphorique ouvrent un large champ d’interprétation. Ces quelques lignes posées sur la feuille blanche comme autant d’images éparses, malgré leur apparente dispersion, semblent pourtant converger vers un même point. « Dans l’arbre se mesure la maison », la métaphore qui ouvre le texte, pose d’emblée un espace marqué par des frontières, que le titre « Pas de porte » vient souligner et interroger. De quelle nature est-ce seuil que le narrateur s’apprête à franchir ? Symbolise-t-il la barrière d’un passé verrouillé par le silence et les non-dits ? Ce pas, douloureux et difficile, est celui d’une attente, d’une peur, peut-être même d’une incapacité à affronter un passé dont seules quelques traces figées subsistent, témoignant d’une violence ancienne. Franchir ce « pas de porte », c’est tenté de nommer, trouver les mots pour dire ce qui fut longtemps tu, de construire à partir de ces fragments de souvenirs un récit de soi qui enracine. Nommer, noircir les feuilles de papier serait comme réactiver le temps, d’ouvrir l’horizon obscurci par le passé immobile. Faire de ce récit une histoire ancienne, c’est espérer la ranger définitivement dans la mémoire, la transformer en souvenirs et enfin se sentir délivré d’un passé aliénant.
    La phrase d’ouverture, « Dans l’arbre se mesure la maison », superpose deux niveaux de lecture, l’un temporel, l’autre opposant l’espace intime à l’ouverture vers le monde extérieur. L’arbre, symbole d’éternité par son enracinement et sa croissance soumise au cycle des saisons, englobe la maison comme métaphore de la vie humaine, à la temporalité linéaire et finie, mais aussi par son caractère intime et clos sur elle-même, comme l’exprime avec une belle élégance le verbe « mesurer ». Ce verbe souligne le contraste entre l’infimité de la condition humaine et l’immensité du temps cosmique et de l’espace. Cette mesure sous-entend également la confrontation de deux ordres, l’ordre naturel, cyclique et durable de l’arbre, à l’écosystème ouvert et l’ordre humain, linéaire et éphémère, inscrit dans un espace autonome, symbolisé par la maison. Le verbe « mesurer » montre comment la temporalité humaine s’inscrit dans un cycle plus large, dans une filiation dont les traces perdurent au-delà de la finitude de l’existence d’un individu. Le titre « Pas de porte », clef de lecture du poème vient renforcer cette idée en suggérant une absence de séparation nette entre les deux espaces. L’arbre devient alors une porte symbolique, un passage vers un autre monde, un autre temps, peut-être celui du souvenir et de la mémoire, mais aussi celui de la projection comme passage de témoin qui résiste au temps linéaire de la vie humaine. Mais dans ce texte, le narrateur affirme que ce fil mémoriel qui le relie à un cycle plus grand est muet. Il n’y « cueille que du silence », non pas une simple absence de son, mais une absence de mots, figurée par ces « feuilles noircies avant tout printemps ».
    Le cycle est brisé, interrompu par « le pas de la morte resté devant, figé dans une ancienne boue ». Le « pas de la morte » a transformé le « pas de porte » en seuil infranchissable. Il empêche le narrateur d’accéder à sa mémoire. C’est comme si le flux mémoriel était bloqué par ce pas figé dans la boue à la manière d’une rivière stoppée par des branchages obstruant son cours. Cette absence de mouvement, cette stagnation se répercute dans la temporalité vécue du narrateur, il ne peut ni s’enraciner dans une histoire longue (celle de l’arbre, comme mémoire familiale et individuelle), ni  se projeter dans un avenir en temps qu’individu avec son propre récit de vie. Le pas de la morte  ne représente pas seulement une personne, la fin d’une vie, mais aussi un chaînon manquant qui empêche la liaison avec cette histoire longue et une part intime de l’identité du narrateur à laquelle il ne peut plus accéder. Le pas « figé dans une ancienne boue » symbolise l’enlisement du narrateur dans son récit de vie, avec cette impossibilité de progresser. Elle est cette trace décomposée, partielle d’un souvenir d’une violence telle que le narrateur n’a pu s’y confronter ni y mettre des mots. Le seuil sur lequel attend le pas de la morte est une barrière aussi bien physique que psychologique.
     Cette cassure de la temporalité s’exprime dans le cycle avec la métaphore des « feuilles noircies avant le printemps », un cycle interrompu avant son accomplissement et dans la temporalité linéaire du narrateur par les mots absents, qui symbolise l’incapacité pour lui d’écrire son récit de vie, d’y inclure la personne morte. Présence fantomatique, toujours en « instance » sur le pas de porte de la mémoire, trace indélébile d’une souffrance non exprimée, enlisée entre deux temporalités. Elle n’est pas tout à fait  vivante, mais elle n’est toujours pas morte. Elle est cette trace qui se décompose lentement.
    Pourtant, et ce texte en est la matérialité, les mots arrivent peu à peu à franchir le seuil des lèvres du narrateur rompant le silence qui enveloppait la trace figée dans une ancienne boue. Peu à peu, l’encre noire viendra verdir les feuilles pour permettre à l’arbre d’accomplir son cycle. Les mots, comme autant de perles bleues  s’égrèneront comme des chapelets et feront advenir par leur répétition obstinée l’espérance, ils donneront forme à un récit de soi à partir de ces souvenirs décomposés. Ils  permettront de relancer le temps, de réamorcer son mouvement, la roue tournera et la morte effectuera le pas, celui qui lui fera franchir le seuil de la mémoire. Il ne s’agit pas d’un  retour à l’état initial, le temps cosmique indifférent poursuit sa course infinie, mais plutôt de rassembler les morceaux épars d’une identité amputée, d’ordonner un récit de soi  afin de l’intégrer dans le cycle d’une histoire plus vaste. Les mots qui sortent enfin sont ceux de la douleur qui en s’exprimant inscrit une trace durable et transcendante sur le papier. Les mots et le temps en marche n’effacent pas la blessure ni la souffrance, mais les transforment en les intégrant dans un nouveau cycle, un nouvel élan. Les mots sont aussi un appel, une attente, une prière ; une espérance que les perles bleues des chapelets en s’égrenant apportent l’apaisement et une réconciliation intime.
    Et cet appel, cette prière finira peut-être par recevoir une réponse dans la nuit, ce hululement solitaire, la douleur enfin hurlée, pour saluer une dernière fois le souvenir de la morte perché sur le toit, avant qu’il ne prenne son envol.

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