Mimoza Ahmeti, poétesse albanaise, a présenté à Paris le 5 octobre 2025 son livre de poésie Pauvres notions, publié chez L’Incertain en mai 2025. Elle a souhaité une présentation croisée avec le livre Le divan double, que j’ai écrit avec Philippe Moron, publié aux éditions Unicité en juin 2024.
Les temps de l’écriture
Mimoza a voulu que nous présentions le cadre philosophique et méthodique de nos livres et de notre poésie.
Elle a commencé par expliciter le titre de son recueil Pauvres notions en revenant sur le temps long de son parcours poétique. « Pauvres notions vient d’un poème qui raconte le drame du sujet d’embrasser son propre monde avec les notions apprises. Un poème entièrement intérieur, traversé par la mélancolie. Le poème s’adresse directement aux pauvres notions — c’est-à-dire aux concepts, aux idées, aux catégories mentales — que le sujet considère comme insuffisantes, faibles ou défaillantes. Le « je » du poème avance « par inertie », c’est-à-dire sans volonté propre, porté par le même mouvement que ces notions appauvries, mais dans un espace uniquement intérieur: « mon espace ne comprenant que moi », ne parvenant plus à produire du sens avec ces notions: » misère » — car elles échouent, et » splendeur » — car elles gardent une valeur esthétique, poétique, ou tragique.
En poursuivant l’analyse de l’histoire méthodique de sa création, l’autrice dit que ses premières poésies « exprimaient la priméité (Firstness), un concept philosophique introduit par Charles Sanders Peirce, où les sentiments ne sont pas médiatisés par des interprétations mais ne sont que le reflet d’un état d’esprit, comme une expérience vécue. La priméité représente l’état initial d’une expérience, où le phénomène perçu n’est pas encore interprété ni analysé. J’écrivais avec l’élan des émotions pures, expliqua Mimoza, j’avais un cahier avec des poésies et des dessins qui a disparu d’une manière mystérieuse dans la maison de mon mari…Ces poésies n’ont pas été incluses dans mon premier livre ëhu i bukur (« Deviens beau »), publié en 1986 par la maison d’édition Naim Frashëri, car la critique les avait jugées décadentes. »
Le livre ëhu i bukur (« Deviens beau »)
Temps Temps sans te voir, temps sans me voir, je ressens peur, ce soir, l’incertitude dans cette chambre…
Il me semble que tu es quelque part — ici, ici — dans une direction indéfinie, ici — dans toutes les directions.
Tu es poussière vivante qui me tombe de mes épaules, qui me coule de mes lèvres, de mes cils, de mes cheveux. Je t’ai tant aimé, tu m’as tant aimé, que les mois ne suffisent pas, ni même les vies ne suffisent, pour désaimer ce que nous aimons.
Mimoza Ahmeti et son livre Pauvres notions le 5 octobre 2025
Une atmosphère, un paysage intérieur doux et fragile. l’émotion sans explication, l’atmosphère sans récit une présence sans forme, la sensation pure d’un l’intériorité immédiate.
« J’aurais aimé avoir toujours écrit avec cette impuissance d’interprétation et cette plénitude de l’état » dit Ahmeti. Ensuite je me suis tournée vers une poésie philosophique et métaphysique. Mon recueil Delirium (1994), un bestseller pour l’époque et encore aujourd’hui cher aux lecteurs constitue un chapitre important de ma création : ils traduisent la fracture de l’ego, ou bien son élévation au niveau de la désillusion — comme Delirium, des textes poétiques qui n’ont jamais cherché la raison dans « l’autre », mais en soi-même. Le titre indique ce regret de la perte de la priméité, ainsi que l’insuffisance du monde à expliquer le monde.
Ayant étudié les Lois de la forme de George Spencer Brown, pour ma thèse de doctorat, ma poésie regarde les contenus comme des formes. Le Livre du bonheur, sous-titré Les Fleurs endormies (2016, éditions Mapo), considère le voyage de l’âme comme une forme qui se conserve dans sa relation avec les autres formes. Cette réflexion se retrouve dans les poèmes Il y aura des surprises ou L’Aventure. George Spencer Brown explique que la création de toute forme suppose l’existence d’un vide qui l’entoure : un non-dit, un espace séparateur. L’extrait « La Perte vient avec le Temps / La Victoire avec l’Espace / Mais tout sera avalé, digéré jusqu’à disparition et renaîtra » illustre le principe de transformation et de cycle des formes. Selon Brown, les distinctions peuvent se combiner, s’annuler ou se transformer. Le poème met ainsi en scène un processus où toute forme finit par être absorbée, puis renaît sous une autre configuration. Le vers « Le Désir existe au-delà / Tout comme Dieu » évoque une forme de transcendance, une distinction ultime. Le désir et Dieu représentent ici ce qui dépasse les limites du perceptible : une forme qui existe en dehors même du système observable, concept très proche de la distinction primordiale décrite par G. S. Brown. »
J’ai présenté Le divan double dans sa relation au concept de durée développé par Henri Bergson. Ce philosophe français, né à Paris en 1859 est devenu à moins de quarante ans le plus célèbre des philosophes de son temps. Le concept de durée est central dans son œuvre. Il l’oppose au temps mesuré, compté par la science et les horloges. La durée est le temps tel qu’il est vécu par chacun, une succession d’états de conscience qui se fondent les uns dans les autres, un flux continu irréductible à la mesure. Dans la durée, le passé n’est pas révolu mais continue d’agir ; ce qui est vécu est toujours un « ajout » au passé qui vit en nous, un mélange de mémoire et d’anticipation. La durée est également liée à la créativité, au mouvement, à la nouveauté, à la liberté.
L’une des originalités du Divan double est qu’il traverse plusieurs décennies, sans pour autant passer d’une époque à l’autre: il mêle l’ancien et le nouveau, créant une temporalité poétique non linéaire. Les poèmes écrits dans les années 1990 trouvent non seulement leur en miroir mais également réponse, relance, variation et dépassement dans les textes plus récents. Le passé n’est pas « terminé », il s’inscrit dans le présent de l’écriture. Il y a une durée vécue dans la relecture des anciens poèmes, la relecture devient réécriture puis écriture : elle n’efface pas le passé mais l’amplifie, le déplace, le transforme, le complète. Et plus encore le régénère : la tension amoureuse est aussi puissante et indécise aujourd’hui, alors que tout est déjà joué.
Le thème du désir, de l’éros, de l’attente participe de cette tension générant une dilatation temporelle : le désir qui s’allonge, qui ne se referme pas, qui appelle une réponse. Le choix formel (vers, prose, alternance, silences ) participe de cette qualité de temps vécu : moins un chronométrage qu’un prolongement des voix, un souffle, un entre-deux. Le fait que les poèmes ne soient pas fixés uniquement dans un passé mais se prolongent, se répondent, « s’entrelacent » indique que l’écriture est acte vivant, le flux que Bergson associe à une durée vraie.
Philippe Moron et Aline Angoustures photographiés par Laurent Montserrat, 2024.
Le temps du dialogue
« Je pense que la poésie intérieure, celle qui gravite depuis l’intérieur, qui cherche la raison non pas chez l’autre mais en soi, est celle qui nous transforme à la fois nous-même et l’autre — d’une manière poétique et éthique — et c’est, pour cette raison, la plus aimée et la plus influente », nous dit Mimoza.
Cette réflexion nous renvoie au travail d’écriture à quatre mains avec Philippe Moron, à notre dispositif – jeux de miroir et croisement des voix – affirmant cette liberté créative chère à Bergson, que nous appellerions volontiers narration. Le livre nous rappelle que le sujet n’existe que dans la relation. Chaque texte est une tentative pour saisir ce qui se passe entre le dire et le taire, entre le moi et l’autre. Le dialogue poétique entre les voix témoigne d’une mémoire poétique active, d’une voix double qui ne cesse de revenir, de répondre, de se prolonger.
Rezart Jasa et une partie du publicMimoza Ahmeti, Mimoza dr et moi
Cette rencontre de langues poétiques et de réflexion sur le parcours d’écriture et la place qu’y occupe l’autre s’est aussi incarnée dans cette soirée par le passage entre les langues. Les lectures des deux livres ont été faites alternativement en français et en albanais. En voici deux exemples
Deux versions d’un texte du Divan double
Immobile
Fermer les yeux pour te voir dormir afin de t’aimer – tous les vins placent ton sexe dans ma main – se parer pour ton regard se défaire entre tes doigts – te cherchant, je parcours toute distance – se consoler par ta vie se bercer des contraintes ne rien posséder que l’immobilité.
e palëvizshme
Mbylli sytë për të të parë, fli me dëshirën të të duash – verërat sjellin seksin tënd në dorën time -zbukurohu për vështrimin tënd zbërthehu midis gishtave të tu – duke të kërkuar, përshkoj të gjitha largësitë – ngushëllohu për jetën tënde lëkundu në kufizimet e një djepi zotëro veçse palëvizshmërinë.
Deux versions du poème Pauvre notions
Nocione të shkreta
Nocione të shkreta, në vetmi hapësire prej jush të përbërë kaloj inerci bashkë me ju, në hapësirën time të përbërë prej meje, si në një qytet ku sapo kanë ikur të gjithë, përgjithmonë me një ndjenjë absolute moskthimi (gjë e cila, e di, nuk mund të ngjasë.) Nocione të shkreta, të mbetura hava, jashtë çdo lidhjeje, nga shkaku i mjerë dhe madhështor, që unë nuk ndjej më.
Pauvres notions
Pauvres notions, de la solitude spatiale que vous composez, je passe par inertie en même temps que vous dans mon espace ne comprenant que moi, comme dans une ville soudain abandonnée de tous avec un sentiment absolu de non-retour (ce qui, je sais, ne peut se produire). Pauvres notions, restées en l’air, étrangères à toute relation, parce que, misère et splendeur à la fois, je ne sens plus rien.
Il me reste à adresser un immense merci à Mimoza pour cet échange et à Rezart Jasa pour l’avoir rendu possible. Merci au public, attentif, réactif et chaleureux.
Le livre Pauvre notions (éditions L’incertain) est en vente sur commande dans toutes les librairies et sur les plates formes (FNAC, Cultura, Amazon etc).
Le livre Le divan double est en vente dans toutes les librairies et sur les plates formes (FNAC, Cultura, Amazon etc) ainsi que sur le site des éditions Unicité.