Poétisthme 15

La revue en ligne Poétisthme est publiée par une maison d’édition associative et un collectif d’expérimentation poétique. J’ai eu le grand plaisir de voir un de mes poèmes et une de mes photographie publiée dans le numéro thématique 15, consacré à « Des mots pour photographier le réel ». Une bien belle expérience, engageant, comme toujours, un dialogue avec les auteurs et, cette fois, entre photographie et poésie.

Sur la double consigne de travailler le réel et d’ « épuiser » la photographie J’ai choisi un cliché du RER, pris un jour de panne, un soir d’angoisse, un moment d’épuisement de notre réel. Le titre de mon poème est Métadonnées et hors-champ, traduisant un mouvement, d’écran de smartphone à écran de smartphone, depuis les objets et techniques qui nous portent et nous enferment, vers l’élan poétique de l’humanité.

Je vous propose de découvrir ici les autres contributions et l’ensemble de ce numéro.

Mémoire

Œuvre de l'artiste Rabee Baghshani
Œuvre de l’artiste Rabee Baghshani, utilisée pour la représentation « Unveiled, Three Tableaux of Maryam » en juin 2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

« La mort viendra du ciel ». 

J’écoute en moi siffler les bombes comme elles sifflaient dans la mémoire de ma mère, bien avant la fuite – je n’ai jamais su ce qu’elle voyait dans le sillage des avions – était-ce un ciel couchant semblable à celui-ci ? Où suis-je ?

Je parcours des yeux la nuit inversée, éclairée, comme un miroir de pluie, par l’ombre astrale des réverbères sur les bitumes détrempés, mon cœur battant au rythme des pas des danseurs que la rue a improvisés. Est-ce l’écho mélancolique de leur chanson qui m’a immobilisée ? Je reste debout, avec vous, sur cette place, surprise d’y entendre la musique de mes joies éperdues et non le feu de la mort que nous attendons ensemble.

Jadis, j’arpentais les rues sèches du pays des roses, du pays où s’enfante la guerre, faute de femmes libres à aimer – Il les a enfermées dans un linceul noir sans lequel elles seraient nues, roses de chair, pourchassées comme je l’ai été – ô les yeux acérés comme des couteaux ; ici, les avenues, les places devenues familières – le lait du plaisir entre les mains et les seins ronds des sirènes d’une fontaine, exposée comme une noire espérance ; là-bas le bouillonnement des fontaines de sang de Téhéran – sang des martyrs, sang des victimes violées et massacrées pour avoir levé un voile. 

Dans ma mémoire, dans mes livres, sommeillaient tant de guerres du passé, de guerres lointaines et silencieuses. Mais il n’est pas de guerre lointaine, le ciel la transporte – leurs croyances, leurs drones, leurs avions – et les images sur les smartphones, de proche en proche, ré-enfantent la haine en propageant son souffle sur celles qui se sont libérées. 


Le linceul noir est le titre d’une opérette écrite vers 1920 par Mirzadeh Eshghi, poète iranien, né en 1893 et assassiné à Téhéran en 1924. Dans l’opérette il assimile le voile à un linceul enveloppant les femmes qui, à l’instar des morts enfermés dans les tombes, privés de lumière et d’air, vivent dans les ténèbres. L’opérette s’achève par un appel à combattre le voile. « Tant que la femme est dans ce linceul », dit le poète, « la moitié du peuple d’Iran sera morte ». Cité par Chahla Chafiq dans « Le voile des femmes, miroir magique de la modernité mutilée », in Islam politique, sexe et genre. Presses Universitaires de France, 2011

elles seraient nues : expression désignant les femmes sans voile R.M. Khomeiny, (À la recherche de la voie dans les mots de l’Imam, la femme), ibid

Argile

1995

Du marbre de la cheminée
Les vagues intimes retirées
Sur les coquillages immobiles
Nos corps enroulés sur eux-mêmes
Profondeur où les mots reposent

Sur le calcaire, les longues pluies
Souvenir des chaleurs marines
Reflet des vitres entrouvertes
Nos mains d’argiles ressemblantes :
Les images de nos solitudes

Couloirs sonores, chambres d’écho
Pages de plâtre de tous les murs
Au grand silence du zénith
Le froissement du lit ouvert
Sur les anciennes carrières de gypse

2023

Quais offerts, songes de retour
Asphalte brillant sous l’ondée
Miroir où nos peaux ont cherché
La danse incandescente des larmes

Le soir, la ville en nous dissoute
Respirer l’air des chemins
Voir la soie des fils que la lune
Tisse pour orienter nos pas

Les mots s’éboulent en agrégats
De terre – Argiles, sables, limons –
Détachés de la roche mère
Sur la peau durcie des années

Jours

2002

Toi et moi sommes désormais
Tous les murmures du passé
Nos mots ont tracé les rides
Avec l’acharnement des heures

Les rosaces de nos cieux profonds
Sont empreintes de nos émois
Entailles de plâtre et de peau
Témoins de tous les au revoir

Je suivais tes gestes tendres
Ton calme hésitant et j’allais
En te cherchant, me retrouver

Sur nous un seul et même jour
S’était levé infiniment –
Le temps sans crainte s’est achevé

2023

Un seul jour se lève, passant d’un horizon à l’autre – dis-tu –
Un seul jour d’amour, au calme hésitant, un jour de sommeil
Adossé à la nuit ardente et aux histoires féroces
Que je lis debout dans tes yeux quand tu me regardes jouir

Jadis, jadis, l’air avait ton parfum de fleur femelle –
Je séjournais, au rythme de l’amour, dans une folie
Profonde comme dans une sylve– tu habitais les scansions du ciel

Nuits

1994

Franchis le seuil bleu, porte ouverte sur mon sommeil
Débordé, plonge ton corps, loin, comme une joie,
Très loin enfoncée dans ma chair, avant mon cri
D’abord retenu, marque-moi de ton ivresse

Je suis la nuit ouverte par ta langue

2023

Je suis la ville couchée dans l’ignorance
Qui te retient d’entrer dans ma nuit
Les parfums amers du désir te cachent encore à moi
Bientôt je livrerai ta lumière sacrée à l’obscurité de mes doigts

Le temps existe par l’oubli de nos futures étreintes

Vaisseaux

1994

Nous glissons sous l’étoile flamboyante
Du désir, à l’aplomb du ciel
Vaisseau bleu comme un plafond d’église renversé
Les flots effleurent mon cœur comme ta main, hier
Le silence et le respect des morts nous entourent
Tout ce qui miroite au milieu du monde
A la couleur de l’encre et du souvenir
Que je souffle sur l’horizon

2023

Miroir de l’horizon vacant
Chant anonyme, visage de pierre
Regret des caresses rendues aux absents
Les flots bercent la nuit bleutée

Sillon de joie, ô ma soie douloureuse
Vaisseau clandestin, je passe sous ton désir

Dedans

1995

L’angle de tes bras dans le repos
Le jardin jaune dans l’attente et
Le parfum captif qui déborde
Le cadre, toutes les fleurs d’un songe

Espace tremblant dans les hanches,
Ta voix, lente, à chaque parole
Vin d’or, de terre et d’ombre
Cordes et chairs mêlées, dedans

Les mots, au bord de ta voix
Dans ma bouche, vibrant à mes lèvres
Les boire près de leur source

Être près de tomber
Tenir au seul souffle
Accomplir le baiser

2023

Tu t’es déshabillée à chaque heure précédant un aveu sans visage – tu n’as plus consenti
Au chaste baiser de l’attente – mes mains scrutaient dans ton sourire la ligne de ton corps nu.

Sans le vouloir, tu as désarmé ma gêne – un mot suffisait à partager ton silence –
Accrochant tes mains aux rameaux d’osier du ciel

Je suis devenu le lit de fortune sur lequel, en te couchant, tu as ouvert la nuit
Face à l’horizon et aux lointains éclairs, à
L’orée du bois de chênes verts emprisonnant dans tes bras les mots d’amour refoulés

Un souvenir : la pluie de chaudes larmes m’a surpris au milieu de l’orage, j’aimerais perdre
Encore la vie dans le souffle uni à tes cris

Forêt

1993

Les fenêtres répètent une lumière

De cendre sur la ville

Nulle lune ne luit sur l’eau, le fleuve

Brille de son absence

Forêt de prime angoisse inscrite sur

Les façades du temps

La solitude se perd en silence

Dans le dernier jardin

Ta fenêtre est désormais un ciel

De mystère et le seuil

De ta porte le seul regard posé

Sur ma voix intérieure

Nos yeux se croisent encore sur des vitres

Où dedans et dehors

Se confondent, mais où nos deux voix restent

En pays étrangers

2023

J’ai plus de mots en moi que de souvenirs

Mon cœur, lassé d’attendre, a cessé de

Remonter le temps vers les prières d’amour –

Trop de promesses ont coulé sur les passions

Turbulentes, trop de sourires mensongers –

Il ne bat le pavé des rues qu’en échos

Des pas anonymes déposés chez moi

Naguère, j’ai éteint les lumières de la ville,

Je n’habite guère que les histoires anciennes

Aujourd’hui, je laisse au monde l’enveloppe d’un

Corps, et quelques paroles sans pensée

Au milieu de mon âme pousse une forêt

Azur

1993

Je demande au soleil de brûler ma peau
Comme je brûle de toi

Cris du plaisir – sonorité du spasme
Mémoire de la chair dans la chair
Rencontre sans parole et sans mot –
Je charge chaque ombre de nos corps
Comme la gravure de nos caresses sur l’azur

Ma peau diffracte la lumière des jours heureux
Là où se trouve mon cœur
Mon sexe est l’horizon du monde

2023

Je garde en moi les mots que perd ma mémoire
Ma voix brûlée d’azur consume les images
De ses vies discordantes à l’heure finale
Où des larmes de feu lèchent les chairs fragiles
De mes souvenirs – cris des suppliciés tournés
Vers le ciel – réclamant la dispersion de leurs
Cendres dans notre sang.

J’ai demandé au passé rongeant les jours
D’éteindre son baiser sur mes perceptions
Et de lever la peine de mon cœur
Jusqu’au nœud maternel du silence

Insomnie

1993

La rue se jette dans les mots obstinés
De mon sommeil, une aiguille a transpercé
Ma nuit interminablement les minutes
Serrent mon cœur

Cadence, cadence, diastole, systole, transparence
D’un voile de minutes sans visage, mon cœur
Étouffe ses battements pour que, ailleurs
Dorment les morts

Le jour je n’ai qu’une voix pour t’épouser
Présent impénétrable, ton corps est une
Douloureuse joie, je n’ai plus assez de
Vie pour t’aimer

2023

J’ai épousé en noces blanches la nuit sans étoile
Souriant obstinément à chacun des regards
D’insomnie qu’elle pose sur moi dans une caresse
D’amour, de haine – ses doigts de liqueur n’en font aucune
Différence – à force de ne plus savoir souffrir
Je ne sens plus le mal, quand ses lèvres prennent mon sexe
Durci, la jouissance est une immense moucheture
Dans le ciel et l’azur une colère sans nom

La nuit se fend toujours de ton sourire blessé
Quand je foule en silence tes prières passionnées
Et le jour fige ma place imparfaite d’époux
Au passé inconciliable avec le désir

Aujourd’hui as-tu enfin, bel horizon fané,

La patience d’attendre, pour toi ai-je encore une voix ?