Cette nuit, je me suis allongée contre un récif Quel était cet objet entré dans ta poitrine ? Avions-nous oublié le compte des années ? Qui de nous ou du monde allait disparaître demain ?
Cette nuit, j’ai été de garde auprès de la mort Mes ailes étaient sagement repliées Et l’horizon déchiqueté par une ligne de crête Aussi acérée et nue que notre dernier état
Au réveil, mes bras ont rassemblé Ce qui s’était dispersé L’odeur de ta vie et celle du monde autour de nous
J’ai posé au bord du lit Une flamme brûlante de pétales Pour vivre après
Et vint l’ivresse d’une naissance. Du coup, du contre-coup la vie a tremblé. Doute d’être né du présent, Redondance des sensations nocturnes, La peur suinte de chaque regard appuyé sur les vastes lits du monde.
Quand je serai à l’heure présente, Je nommerai les choses. Je n’aurai plus à chasser leurs ombres Par la fissure de mon être.
Êve sera (enfin) rêveuse, Elle nommera la nuit qui vient et qui va Dans le clair-obscur de la maison commune.
La poésie voyagera sans bagage Dans l’univers de la pensée.
Puisque la frontière brisée du Léman Lisière lacustre du temps Retient l’écho de pas anciens Entre les quais de molasse grise
Puisque le bleu du Rhône et le limon de l’Arve Sous les arches de ce pont redeviennent glacier Marbre iridescent des tombes pour celle qui a Posé son manteau, et sauté
Puisque je reconnais mes bras Dans les nouveaux roseaux du Rhône Barrières d’un ancien vertige Retenir le corps qui fut ma demeure
Pincements arrondis, cordes tendues, guitare guitare, timbres forcés aux désaccords – mélodies désenchantées – corps fertiles de cuivre et de bois, lits fluides sur les herbes volantes.
Lancer entre tes lèvres mes blanches doléances rumeurs acides qui gagneront ton cœur jusqu’au terme du saignement.
Le ou les rythmes – quelque chose frappe chacun de nous dans les grincements de l’air, sommes-nous à l’aube des ports ? – sonorité des voyages sur les bateaux peints d’acier, rappellent les cris que nous avons retenu (avant ce que tu sais).
Saigner pour disperser en soi la lumière qui sèche en myriades de feuilles sur la peau, étoiles d’ici, intimes à notre nature de pluie chaude.
Je cueille les mots avant de les entendre Aux commissures de tes lèvres Pour ne perdre rien, pour n’oublier Rien de ce qui vibre longtemps Pour gouter cette phrase Feuille à feuille Pour inventer le temps Le temps de l’enfance toujours si long devant Pour que tu ries de mes efforts –Ton rire est une portée de notes Une chanson qui bat sous ma peau
Parution de notre recueil de poésie « Le Divan Double » aux éditions unicité, dirigées par François Mocaër, dans la nouvelle collection Chantelangue & Compagnie de Laurent Desvoux-D’Yrek.
Le Divan est identifié à la psychanalyse depuis que Freud y a allongé ses premiers patients et le mot désigne aussi un recueil de poésie profane en persan et arabe. Il est, dans ce recueil, le lieu, physique et livresque, de l’amour impossible, celui qui s’exprime dans l’amour de transfert, du désir attisé par l’inaccomplissement, celui que chante la poésie courtoise et, depuis, une longue tradition de la poésie lyrique. Mais ce divan double est aussi un dialogue, un recueil à quatre mains dans lequel, à la voix féminine qui chante le désir solitaire, un autre poète, un homme, répond trente ans plus tard. Le recueil devient alors un dialogue amoureux et érotique sur l’amour, imaginé ou vécu, rêvé, impossible ou perdu. En mêlant progressivement les voix, le livre intègre leur altérité, leurs différences, différence sexuelle bien sûr, mais aussi différence de style, pour faire émerger une œuvre. Il s’agit enfin aussi d’un livre d’art, dans lequel les dessins et peintures de Philippe Moron font écho aux textes.
Ce très beau recueil se lit d’une traite, comme un récit (on notera d’ailleurs qu’il a un peu souffert dans le sac et le RER). Il parcourt la naissance et la jeunesse de l’auteur, alternant les textes en « je » où Matthieu écrit, et semble nous écrire, tant ce livre est un dialogue avec le lecteur, et des textes en « tu » , en italiques, où un autre observe l’auteur, souvent, croit-on deviner, une mère, un frère. De la naissance au jeune adulte, nous parcourons une vie.
Matthieu Lorin écrit des poèmes en prose, courts, de deux à trois paragraphes (rarement quatre). Il met « sur la même ligne de mire corps, souvenirs et monde concret » comme il le dit dans l’entretien mis en ligne sur le site de son éditeur. Il y a en effet une ligne tendue, permanente dans chaque texte et d’un texte à l’autre. L’auteur nous entraîne dans sa vision d’une enfance et d’une adolescence, intime, douloureuse, parsemée des « éboulements » du titre, jusqu’à la naissance de son propre fils, et un peu au delà. La ligne est aussi tendue d’un mot à l’autre, d’une image à l’autre, créant un effet de surprise et transmettant au lecteur toute la violence mêlée à la douceur et au mystère de l’enfance.