Cristal

1994

Quand les jours inlassables auront traversé
Mon corps jeté, vidé, dans ces draps
Remontés sans cesse contre l’avance de la nuit
Dehors poindra le jour sec, et ocre

En dernier me quittera la charpente nue
Édifice de tant d’heures transparentes
Chapelle où luit tamisée
L’empreinte froide de ton corps, avide

La main défera le pli du tissu
Sur ta peau comme le lin froissé
Tu seras assoupi quand je toucherai les lèvres
De cristal dans lesquelles j’aurai goûté la vie

2023

Lumière tremblante dans l’aube de tes bras,
le souffle de carmin ensommeillé de colère
traverse l’abîme fendu comme un cristal
jusqu’à l’orée de tes cheveux parfumés de résine

L’écorce de ton corps craquelle sous les baisers
sanglants de cochenille – ma bouche s’engouffre
dans les absences du temps qui bat

La cime du silence réveille le lointain
jusqu’au bord de l’oubli scintillant sur les eaux des rivières

La toison primaire dont j’ai parfumé ma peau est devenue forêt – je t’appartiens toujours

Une réflexion sur “Cristal

  1. Le poème « Cristal » s’impose comme la suite logique des derniers poèmes publiés sur le blog. Tout d’abord parce qu’il reprend le thème de la fin’amor (fil rouge du recueil « Miroir »), ensuite parce qu’il le porte jusqu’à son développement ultime. Rappelons brièvement que cet art d’aimer, diffusé par les troubadours à partir du 12e siècle à travers leur poésie, se définie par un amour idéalisé et raffiné entre un chevalier et sa dame marqué par une passion intense, la souffrance amoureuse et la quête de l’idéal jamais atteint sinon par le « joi ».
    Dans ce poème, l’atteinte de l’idéal, amour sublimé, se réalisera avec la mort des amants.
    La première partie décrit l’attente d’une mort certaine qui permettra de réunir les deux amants séparés. L’utilisation du futur dans le poème (« auront traversé », « poindra », « quittera », « seras », « aurai goûté ») crée une tension particulière en dépeignant un monde à la fois inéluctable (irréversibilité du temps) et idéal, et cela contribue à intensifier le désir de l’attente. Le rythme lent et très régulier du poème symbolise l’idée du temps qui s’écoule vers la mort inévitable et attendue, voire désirée. Les vers et les mots choisis contribuent à créer une atmosphère de pureté, de lumière sacrée évoquant des thèmes caractéristiques du fin’amor ainsi que des éléments spirituels et transcendants. Ces éléments s’entrecroisent et viennent renforcer la métaphore d’une idéalisation du désir et de l’amour.
    On retrouve cette idée tout au long du poème avec par exemple l’image des « heures transparentes » liées à la « charpente nue » qui évoque une clarté et une transparence symboliques des étreintes charnelles des amants
    Dans la deuxième partie du poème, datée en 2023, il semble en effet que le narrateur dépeigne une union ou une communion profonde entre les amants, transcendant les frontières de la vie et de la mort. Son rythme plus vif et plus irrégulier donne un sentiment de mouvement et d’intensité émotionnelle. Empreint d’une atmosphère à la fois mystique et passionnée, ce poème portera le rouge. Ainsi, la juxtaposition entre la décomposition du corps et la passion des baisers sanglants crée un contraste saisissant. Les « baisers sanglants » symbolisent l’intensité des émotions et du désir, tandis que « l’écorce du corps qui craque » rappelle la nature éphémère de la vie. en étendard. Dans la continuité du premier texte, le poète s’appuie sur de métaphores fortes pour créer des liens évocateurs entre la décomposition du corps et le désir transcendant, ou encore entre la forêt (l’arbre) et la fusion passionnée entre les amants. On y retrouve également « des traces » de la métaphore religieuse présentes dans le premier poème. « Le souffle » de la passion atteint les cheveux de l’amant « parfumés de résine ». Cette image très riche renvoie à la fois à l’encens produit à partir de la résine d’un arbre situé dans la péninsule arabique (information prise sur un site de liturgie catholique) et à la résine de sapin du cercueil. Ce vers ouvre sur la description de la décomposition du corps de l’amant développée dans la strophe suivante. (Il offre au lecteur, petite parenthèse, un très bel exemple d’écriture poétique magnifiant ce qui n’est pas spécialement réjouissant pour l’œil ni pour l’odorat dans la vie réelle.) Les métaphores de décomposition et de forêt se combinent pour évoquer une transformation complexe, où la mort et la dissolution deviennent un moyen de réaliser une forme de renaissance spirituelle. Cette transformation renforce l’intensité des retrouvailles évoquées dans le poème. Les amants fusionnent d’une manière qui dépasse la limitation de la chair, ce qui permet au poète de conclure par ce vers « Je t’appartiens toujours » (le nouveau départ annoncé dans le poème « Départ »).

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