Cité

Le livre me fatigue, les lignes se suivent, se chevauchent, je ne saisis plus rien, je ne m’intéresse plus à l’histoire, de quoi ça parlait, au fait ? De quoi s’agissait-il ?

J’ai l’habitude de ce genre de dysfonctionnement mais plutôt le soir, pas le matin, jamais le matin, dans la première rame. Le soir oui, en rentrant du travail, usée par toutes les choses sans importance à mes yeux que j’accomplis pour vivre, je ne peux que regarder mes compagnons de transports, rêvasser en laissant glisser mes yeux des banquettes d’en face aux publicités en bout de wagon, des stations qui se succèdent aux couloirs obscurs, n’observant que sur les reflets des vitres ceux qui accrochent mon regard. Vingt-cinq ans et déjà fatiguée le soir !

Je glisse le marque page dans le livre et le garde à la main au cas où. Sur le strapontin d’en face se tient un garçon endimanché, en costard bleu marine et cravate rayée, le teint frais, assis très raide. Je vois Alain Delon vieilli sur une affichette qui se balance au vent entrant par les vitres baissées. Un tag noir couvre le détail de la ligne placée au-dessus des portes côté voie. On arrive dans une station et je vois glisser le quai terne, les annonces de films, de soldes et de nouveaux produits divers, des silhouettes. Je regarde ma montre, je suis en retard, bizarre, ce matin j’avais eu le sentiment d’être extrêmement ponctuelle. Je regarde le garçon d’en face, il n’était pas si jeune que je le croyais, peut-être mon âge, peut-être plus. Il me regarde et aussitôt je change d’orientation. Dans le métro, une femme apprend à laisser glisser ses yeux sur toutes les peaux et à les fixer seulement sur le verre, l’acier, le papier, tout ce qui est inanimé et sans risque.

La station suivante arrive, des silhouettes, un autre quai noir et terne, des affiches. Quelque chose me pousse à regarder attentivement, une couleur je crois. C’est la station Cité. Les portes s’ouvrent mais je ne vois personne monter et descendre, j’ai l’impression de ne pas avoir les yeux en face des trous. Je jette un coup d’œil sur le schéma, essayant de distinguer à quelle distance je suis du changement, de Châtelet. C’est la suivante, je me lève, me place devant les portes. Le quai arrive, ses silhouettes, ses couleurs, c’est la station Cité. Je soulève mes lunettes, ce qui me place dans le flou complet, et les remets, c’est toujours Cité. Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie. Je regarde autour de moi, personne n’a l’air de s’inquiéter, surtout pas l’homme mûr sur le strapontin, à la place du jeune de tout à l’heure, un homme mal fringué, aux traits lourds. Il a grossi, me dis-je, ce jeune homme, il a vieilli assez brutalement et merde, je me regarde dans les vitres rendues à leur rôle de miroir par les souterrains, je regarde une femme qui a une bonne trentaine d’années, encore jeune, au visage fin, comme le mien mais dégagé de ses rondeurs, des lunettes mieux adaptées, une bouche plus équilibrée, des cheveux ondulés à la place de mes queues de rat habituelles et cette image est rompue par le quai de la station Cité.


Je arc-boute aux poignées et saute sur le quai plus que je ne sors. Je tourne le dos à la rame qui part, j’ai trop peur de regarder. Je respire, je serre mon livre dans la main, pince le gras de mon bras. Il y a des silhouettes sur ce quai, qui s’éloignent vers la sortie mais je ne peux distinguer aucun détail. J’essaie, je les regarde avec toute ma volonté, les yeux écarquillés, je cherche et je ne trouve rien, je ne vois rien, je distingue seulement. Il faut que je prenne la rame suivante, je dois cauchemarder, j’ai envie de pleurer, de hurler, mais tout ce que je fais c’est respirer à fond : « Ne paniques pas, respires, respires… » j’entends cet ordre répété sans cesse, il me rappelle quelque chose mais je ne sais plus quoi.


J’entends la rame suivante qui arrive, les feux apparaissent dans le noir, j’avance sur le quai et le train passe sans s’arrêter, éclairé par une lueur fabuleuse, plein à ras bord d’eau, une eau un peu trouble, qui clapote dans les wagons, dans le local du conducteur. Le métro trimballe la mer et les fleuves ; je reste figée sur place, oubliant pour le coup tout à fait de respirer.


La station est maintenant déserte, sans autre bruit que celui des trains qui se croisent, pleins de cette eau silencieuse. Je donnerais n’importe quoi pour que quelqu’un apparaisse, n’importe qui, sur ce quai, sur celui d’en face, qu’une annonce s’élève dans le silence étrangement creusé au cœur de ce déroulement usé jusqu’à la trame du quotidien.

Il faut que je sorte du réseau, que je retrouve le jour, les rues, l’air ; que je m’échappe. Je me rue dans le couloir, monte les escaliers quatre à quatre, bute sur cette brillance rare du macadam métropolitain, accroche la rampe d’acier, prie tout bas que tout se passe bien, tourne à droite mais ne trouve pas de sortie, pas d’accès à l’extérieur. La station semble s’allonger, s’étendre sous mes pieds, je ne la connais pas bien évidemment, elle ne fait pas partie de « mes » stations, je ne fais que la traverser, mais habituellement je ne suis pas perdue par une nouvelle station même si cela fait un moment que je ne change pas de trajet et trace au sol, sous mes chaussures, sous les talons minutes de mes escarpins, la même route toujours recommencée.


Je m’assieds sur les marches, pose ma tête dans mes bras pour pleurer, abandonner la partie et toutes celles à venir. J’ai peut-être dormi, je ne sais pas, en tous cas j’entends une phrase, comme un souvenir de classe, un conseil murmuré à mon oreille et je lui obéis, je parcours chaque couloir deux fois dans les deux sens, méthodiquement, me repérant aux publicités, aux tags, aux fléchages peu nombreux dans cette station. Je perçois toujours du mouvement autour de moi, sans être capable de saisir un seul détail. Allée et venue, je ne trouve pas les sorties. Jamais je n’aurais cru qu’une seule station soit capable de contenir autant de croisements et de murs, je compte maintenant dix couloirs, onze carrefours et pas mal de culs-de-sac.

Je n’ai pas le choix, la seule sortie ce sont les voies, les rames. Je me décide pour le quai opposé à celui de tout à l’heure, direction Porte d’Orléans. Un bruit familier se fait entendre, je vois des phares amorçant le virage, puis arrivent les wagons pleins d’eau, d’eau clapotante, trouble et lumineuse. Le train s’arrête et je tremble de peur en avançant vers les portes, je ne pourrais jamais. On ne me laisse pas le temps de réfléchir, les portes s’ouvrent, l’eau se déverse sans désemplir le train et, entourée de cette mer, je rentre dans le wagon en m’entendant crier. Quelqu’un ne cesse de me répéter : « Respires…respires…encore…  » et je lui obéis, le dos au strapontin relevé, accrochée à la barre le long de la porte, sous l’eau qui bouge autour de moi. Les yeux me piquent, brouillés et je me sens étouffer, je me vois mourir, j’ai envie de crier toutes les insultes de la terre à cette voix qui poursuit ses injonctions, je lui demande de se montrer, de me dire pourquoi elle me pousse dans ce train infernal où je suis seule dans les flots qui foncent dans le noir. Aucun mot ne sort de mes lèvres tant j’ai peur d’avaler tout ce qui m’entoure.


Je repense à toute vitesse à cette ville, à mon arrivée, à ma vie ici, à peine une vie, des études sérieuses, le travail sans passion, la solitude. Je me souviens m’être vue comme un poisson dans un aquarium, incapable de parler, de faire autre chose que des bulles de silence contre des parois de verre, à regarder les gens qui évoluent dans leur atmosphère, fascinants et si loin de moi, petit poisson incapable de briser son aquarium. Peut-être suis-je morte, à force, entraînée dans la folie comme enfant je m’étais éloignée trop loin dans la mer, si longtemps si loin de la plage. Je ne veux pas mourir comme ça, il faut que je perçoive autre chose que le bruit de mon sang et cette voix qui viens de moi-même, il faut que je nage, que je fasse quelque chose, que je sache si j’existe encore.


Il me semble soudain percevoir un son extérieur, une voix, derrière moi, vers les sièges réservés aux mutilés de guerre, aux femmes enceintes, aux aveugles civils, une voix que j’essaie d’écouter de toutes mes forces, elle se rapproche, se répercute de plus en plus comme renvoyée par dix échos successifs et je la distingue brusquement :

Voulez-vous vous asseoir, mademoiselle ?

J’ouvre alors la bouche et toute l’eau reflue en moi, je la bois toute entière dans un bruit de marée avant de pouvoir contourner la paroi et faire ce qu’on me propose. J’arrive enfin à prononcer un mot : merci. Je jette un coup d’œil à la glace et je vois la jeune fille joufflue qui est partie ce matin de chez elle, je regrette la femme plus belle. J’entends alors un bruit de grillons en provenance de la fenêtre baissée. Je souris à l’homme en face de moi.

Qu’est-ce que vous lisez ? dit-il tandis que les murs jaunes de la station Cité apparaissent.

Aline Angoustures, 1991.

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