Poisson-froid

Je suis une lame qui vient du fond de l’eau, j’enroule sur ta peau mes épines de glace pour t’emmener au-devant de chacune des morts dont nous avons tous les deux hérité. Jadis, je me suis éloigné de la chaleur du centre, j’en ai gardé des velléités de conquêtes – toucher le ciel sombre au-dessus de la lourde matière qui emprisonne mon âme, je n’y ai trouvé que la brûlure des mensonges.

Mais de ma retraite salée, j’ai aperçu les reflets féminins de l’océan – sans tes jambes ouvertes sur l’aube, j’aurais fermé les yeux et oublié mon corps.

6 réflexions sur “Poisson-froid

  1. Si le narrateur se présente dès la première phrase du poème : « Je suis la lame qui vient du fond de l’eau… » Ce « je » est pourtant ambigu. Il recouvre une identité complexe, un jeu du « je ». Le « je » est d’abord représenté comme la lame d’un outil tranchant, pouvant symboliser la mort (la faux coupant le fil de la vie). Cette interprétation est renforcée par l’expression « chacune des morts dont nous avons tous les deux hérité », indiquant une familiarité avec la mort et une certaine acceptation de son destin. Le « je » de la lame peut aussi renvoyer à l’expression de la douleur ou du chagrin qui blesse et inflige une souffrance physique intense avec ses « épines de glace ». Enfin, le « je » est envisagé comme une lame de fond. Une force destructrice et puissante qui emporte sa victime lestée par « la lourde matière qui emprisonne l’âme » du narrateur dans les profondeurs et l’emporte vers son destin funeste.
    Le « je » ne se contente pas d’être une simple lame, il incarne la douleur (la lame qui coupe), le chagrin, le désespoir (la lame de fond qui emporte et submerge). Le « je » personnifie les émotions ressenties par le narrateur et deviennent partie intégrante de son identité. Ainsi, ce « je » multiple fusionne avec le « tu », et forme le véritable narrateur du texte.

    Le narrateur « je/tu » est à la fois victime et agent de son propre désespoir. « Les épines de glace » est une métaphore pour montrer comment la douleur harponne et fige le narrateur dans son être. Il s’agit d’un monde immobile, rétréci qui s’oppose à « la chaleur du centre » dont il « s’est éloigné ». Cette expression renvoie à un idéal de bonheur, de joie et d’unité (la perte de l’être aimé). « la chaleur du centre » se situe très loin et hors de son univers, bien qu’il en garde la trace comme le suggère « les velléités de conquête » (le désir) qui ne lui ont apporté que « la brûlure des mensonges ». Ses « velléités de conquêtes » semblables à celles d’Icare ont conduit le narrateur à sa perte. Il a brûlé ses ailes et a été précipité dans les profondeurs de l’océan devenu son ciel, sombre comme son désespoir et sa solitude. Pourtant, c’est dans le ciel sombre de l’océan, loin de la lumière et de l’espoir que le narrateur renaîtra. L’océan, assimilé à une matrice (« les reflets féminins de l’océan », le nourrit et le protège [« ma retraite salée »]. L’obscurité et le froid de l’eau deviennent le creuset de sa transformation et de sa renaissance comme le suggère la très belle image « sans tes jambes ouvertes sur l’aube ». Le retour du narrateur dans l’océan symbolise une plongée dans son inconscient, un voyage introspectif. Cet état transitoire. Lui permet de retrouver l’unité primordiale, celle qui existait avant sa naissance, lorsqu’il ne faisait qu’un avec sa mère. C’est à partir de cette fusion originelle qu’il peut se reconstruire et renaître.

    Le titre « poisson-froid » revêt alors tout son sens. Le poisson qui se définit par sa vivacité et son caractère insaisissable est associé à l’adjectif « froid », c’est-à-dire l’absence de vie et de mouvement. Relier le nom à cet adjectif que tout oppose [oxymore] décrit le sentiment que ressent le narrateur et qui s’apparente à une quasi-mort [« pour t’emmener au-devant de chacune des morts dont nous avons tous les deux hérité »]. Cependant, il ne s’agit pas d’une mort définitive, mais plutôt d’un état transitoire entre la mort et la renaissance. Sans cette plongée dans l’océan de désespoir, le narrateur aurait « fermé les yeux et oublié son corps ».

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    • Merci chère lectrice pour cette longue analyse. Dans ce texte, une des hydres à deux têtes a plongé dans son adolescence, sa propre histoire, et simplement exprimé une des façons qu’elle a de ressentir le monde, les relations aux autres, une forme de détachement que d’autres ont appelé l’absurde, mais que le poisson froid appelle la profondeur…

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