2 réflexions sur “Aubes

  1. « Aubes », comme pour le poème « Retrait », présente une écriture fragmentaire. Mais à la différence de ce dernier, les syntagmes sont ici rassemblés en deux paragraphes très courts construits en miroir. À la première lecture, ces mots résonnent comme la retranscription d’impressions fugitives, des bribes de pensée saisies rapidement et succinctement, presque de manière automatique avant qu’elles ne s’évanouissent. Les mots ou groupes de mots sont soigneusement choisis, précis, denses sémantiquement. À la lecture, on ressent le geste sûr, quasi chirurgical d’un narrateur invisible qui met à distance ses émotions. C’est comme une écriture qui s’énonce d’elle-même.
    En effet, on ne relève pas de trace d’énonciation à l’exception notable de « notre » dans « notre passage » et de manière indirecte dans « de l’autre », dans « traversée du corps de l’autre ». L’absence de sujet identifié suggère un regard extérieur et détaché, en surplomb. Le narrateur, comme le lecteur, se trouve à la même distance de la scène décrite. Autre point commun avec le poème « Retrait », le texte ne présente aucun verbe donnant ainsi au lecteur la sensation de se trouver devant une scène statique, ou plus précisément devant un tableau impressionniste.
    Le fait de procéder par touche, chaque mot ou groupe nominal renvoyant à une sensation ou à une émotion bien ciblée donne plus de poids d’impact à chaque mot du texte. Par exemple, « les larmes », ce mot unique, isolé visuellement, il compose à lui seul le premier vers du poème, suffit au lecteur pour comprendre un sentiment de tristesse et de douleur profondes. Le narrateur, habilement, joue sur les blancs qui entourent les mots tant au niveau de la syntaxe et que physiquement sur la page. Cette écriture minimale agit et active le vécu émotionnel et l’imagination du lecteur. On verra un peu plus loin que la comparaison avec l’impressionnisme pictural est pertinente aussi bien au niveau de la forme du texte qu’au niveau du fond. Le narrateur tirera parti des nuances de couleurs et de la matière pour susciter chez le lecteur une compréhension globale du texte comme c’est le cas dans l’impressionnisme.
    Pour conclure sur la forme, dont le rôle est primordial dans ce poème, nous devons dire quelques mots sur la construction en miroir des deux paragraphes. Mise en valeur par l’économie de mots, cette construction a pour objectif de mettre en relief la différence d’atmosphère, reflet de l’état émotionnel du narrateur invisible.
    En effet, les deux paragraphes sont bâtis sur deux temporalités différentes. La première est tournée vers le passé, fermée, statique, tandis que la seconde laisse entrevoir une ouverture sur un futur désirable. Le groupe nominal « les larmes » qui ouvre le premier paragraphe évoque immédiatement le chagrin et s’oppose à « Une attente », premier terme du second paragraphe, qui introduit une note d’espoir, et une promesse à venir. L’article défini « les » placé devant « larmes » vise à souligner la focalisation du narrateur sur sa tristesse et sa douleur et le fige sur un événement du passé. En revanche, l’article indéfini « une » dans « une attente », ne détermine pas de manière précise « attente », ne fixe aucunement le narrateur sur un moment particulier, mais sous-entend plutôt un élan, un mouvement vers l’avant, une tension vers l’inconnu.
    Poursuivons l’analyse du premier paragraphe. Le terme « songe » renforce la première impression du lecteur d’ancrage dans un temps non présent. Le narrateur vit toujours dans le souvenir de la relation passée. Dans « songe de notre passage », l’adjectif possessif « notre » est la seule trace d’énonciation qui suggère la présence d’un autre, celui d’une personne aimée ou chère, trace presque fantomatique puisqu’elle est rattachée à un songe, réminiscence floue, incertaine de l’image de l’autre. L’écriture poétique construit un passé diffracté en images aux contours mouvants comme l’illustre le syntagme « traversée du corps de l’autre ». « L’autre » est devenu quelque chose d’insaisissable, que le narrateur ne peut plus toucher, au sens fort du terme. De là, la profonde mélancolie qu’exprime le narrateur à travers la « lueur regrettée des aubes ». Ces derniers mots qui concluent le premier paragraphe renferment deux niveaux de lecture. Les nuits sont devenues un refuge, une forme de consolation dans laquelle le narrateur peut fuir à la fois la réalité et l’absence de l’être cher qu’il peut retrouver dans la solitude de la nuit en se replongeant dans un passé qu’il reconstruit à partir de ses souvenirs. « Les aubes » dont le pluriel souligne la répétition des nouvelles journées sans la présence de l’être aimé soulignent un présent sans couleur, blanc. Nous retrouvons ici notre tableau impressionniste qui peint la lueur blafarde de la naissance du jour pour en souligner la tristesse et la douleur.
    Si ce paragraphe se referme sur une tonalité sombre, le second rompt comme nous l’avons vu plus haut avec la répétition des jours sans couleurs et des nuits remplies de souvenirs évanescents pour marquer un commencement. Les mots liquides (pensons aux « larmes », « songe », « passage », « traversée ») sont remplacés par des mots qui sonnent comme des couperets. Ils sont fermes, affirmatifs, concrets. Un mouvement s’est amorcé, non pas un mouvement physique, mais une résolution, un élan de l’âme vers l’avant. Ainsi, le « baiser de l’horizon » sonne comme un « oui » nietzschéen, un engagement ou une promesse. Le « baiser » est comme un geste symbolique de pacte conclu avec l’avenir, « horizon ovale » qui s’ouvre devant le narrateur. Le regard porte loin et n’est plus arrêté par les « gerçures des falaises ». Montagnes de douleurs et de regrets figeant le narrateur dans le passé. Il y a dans ces « adieux » aux « gerçures de falaises » une action consciente, volontaire du narrateur, qui décide de laisser derrière lui ces blessures pour embrasser l’horizon ovale. On peut se demander si l’« odeur de draps posée sur l’aurore » n’est pas le moteur, le déclencheur de la métamorphose du narrateur ou une trace persistante du passé. Cependant, l’aspect très concret, réel de la sensation nous ferait pencher pour une nouvelle rencontre. Cette interprétation est soutenue par le choix du mot aurore utilisé au singulier. Contrairement aux aubes à la lumière blanchâtre, l’aurore comme son étymologie le suggère est le moment qui suit l’aube et teinte le ciel de la lumière dorée du soleil*. Le singulier du mot « aurore » marque symboliquement un nouveau départ, une renaissance.
    *Il aurait été créé sur le mot latin Aurora, « aurore » ou « levant », ou encore sur Aurorum, qui dérive de Aurum : l’or.
    C’est l’équivalent du grec Eos Erigeneia, qui a donné par exemple Iphigénie, et qui signifie « lever de soleil ». (source Wikipédia).

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    • Aubes et aurores se répondent en effet dans ce double texte dont vous avez si finement saisi la composition et l’intention. Si nous avons l’espoir du baiser de l’horizon et d’un recommencement, nous goûtons parfois la bouleversante rareté de ces corps traversés.

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