Écorce

A propos de « Ses semelles sont d’écorce » de Laurence Fritsch, éditions Bleu d’encre, 2024. Illustrations de Cécile A.Holdban

Le titre est à l’image du très beau recueil de Laurence Fritsch. Il joue sur les sonorités, ici les allitérations, révélant un travail constant, tout en étant contemporain, de versification dans tout le recueil. Il est intrigant : les semelles d’écorce existent mais ne sont pas les plus familières et la rencontre de ces deux mots révèle la riche polysémie du mot « écorce » employé par l’auteur. Elle ne s’arrête jamais à la surface et nous emmène au-delà du sens commun et évident. Elle a ainsi éveillé un désir de creuser, de documenter qui est si naturelle pour moi.

La fragilité de l’écorce, notamment celle du bouleau, souvent évoquée dans le recueil et utilisée pour les semelles, est présente dès le deuxième poème comportant le vers éponyme du recueil :

golfe d’ombre
le rayon violet de ses yeux
j’accoste dans la pénombre
peau velouté chair camaïeu
y plonger volontiers
vilebrequin
la belle est sans force
ses semelles sont d’écorce
de fins brodequins
–mon amour reste entier.

En lisant ce poème et les titres des cinq parties du recueil – Écorce, peaux et lambeaux. Arbres, monts et chemins. Murs, pierres et galets. Mers, traces et lisières. Silence, ombres et disparitions–, nous devinons que l’auteur va nous emmener sur ses pas dans un récit où elle se livre plus que dans le précédent recueil. Il s’agit ici de naissance, de croissance, de transformation par l’écriture, mais aussi de deuil.

Si l’écorce est le plus souvent associée à la peau, très présente dans le recueil, elle est surtout, pour les botanistes, l’ensemble des tissus entre la surface et une ligne fine interne circulaire, le cambium vasculaire, mot qui dérive d’un vieux mot latin, cambiare pour changement. Les cellules cambiales ne cessent de se diviser et produisent des couches de cellules vers l’intérieur et vers l’extérieur, lesquelles provoquent l’accroissement en diamètre des tiges. C’est ainsi que s’alimente et se développe l’arbre, par la circulation de la sève élaborée, jusqu’à la couche de tissus nettement plus foncés, très serrés, comprimés : l’écorce externe ou périderme, enveloppe de la tige et des racines formée de grandes cellules aux parois épaissies et fortifiées par l’âge.

Laurence Fristch écrit ainsi l’éloignement de l’enfance, un mouvement que l’on sent impératif, et douloureux, en même temps que la relation avec le vieillissement :

je t’ai dans la peau
dans le lisse et le délice
dans la craquelure et le dur

je t’ai dans l’écorce
dans le corps et le retors
dans les creux et le peu

je t’ai dans le sang, la sève et le vent
Écorce, peaux et lambeaux


j’ai emporté
loin de moi
l’évitement muet de mon passé
une amnésie choisie
comme une écorce écorchée
un chêne-liège déchiqueté
rouge brique sanglant
des racines enroulées
au fond de moi
ressurgissent en serpent de bois

Cette croissance, cette construction, se fait en retrouvant les mots ; en écrivant :

tissage et texture
j’y accroche la trame
de mes mots
à la pliure
le bourgeon de la vie

Laurence Fritsch a publié sur Facebook, à propos de son recueil, ces mots d’Edmond Jabès (Le livre des questions): « Dans le mot écorce, toute la dureté du mot roc, que je reconstitue, m’exalte. Rectangles de peau fine, ô pages d’immortalité, nous avons cru pouvoir écrire dans le roc et nous n’aurons qu’un instant intrigué l’abîme ». On retrouve ici le rapprochement sonore des mots, mais aussi l’une des fonctions de l’écorce des arbres dont la partie vivante est appelée « liber » du nom latin qui désignait l’écorce sur laquelle on écrivait avant l’utilisation du papyrus. Fragile, encore une fois, cette écorce ne peut rivaliser avec la pierre, le roc et signe notre fugacité :


la nuit — un lambeau d’éternité
accouche de mots qui souffrent
sur cette page
cette page est un territoire
où des fourmis étonnées en file indienne
dessinent des phrases escamotées

Ces phrases escamotées font le récit d’une évolution, d’une libération, étape par étape, âge par âge. Il s’agit de changer de peau, peut-être, de grandir, de se libérer, d’aller, notamment dans la partie « Arbres, monts et chemins », vers la lumière et la couleur, si importante pour l’auteur, « les cistes roses ou albes », « la joie de l’aube », le bleu de l’eucalyptus, du chardon, la montagne du soir « juste veinée de pourpre et de sang » :

à flanc de montagne, l’éclair dans un virage
oblique le regard vers la plaine
montagnes floues comme foulées
dans l’interstice, le saxifrage, substance
diaphane
vermillon les baies du cynorhodon
– je respire mieux sous ce ciel de traîne

Le recueil n’est pas toujours à la première personne et tous les pronoms personnels sont présents. Des rencontres se font, avec un « homme peau d’écorce », où la sensualité s’exprime « exploser en lui gémir/ma peau en lambeaux comme folle », « ton refuge quand il fait sombre/au creux de ton aine mon ombre ». Quelqu’un d’autre est là qui meurt dans ce recueil, qui meurt et qui meurtrit :

des mots j’en ai trop
qui cèlent trop de maux

j’écris joie
et je pense au silence de ta voix

j’écris amour
et je pense au désert de tes bras

j’écris beauté
et je pense au vide de tes yeux bleus


je marche dans le silence ouaté
derrière le cercueil scellé
de la neige dans les mots
de la cendre dans les mains
du sable dans les sanglots
–moins de souffrance demain ?
Aujourd’hui l’air est de plomb
Tu reposes de tout ton long

Le site de Laurence Fritsch

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