Rien

Je cueille les mots avant de les entendre
Aux commissures de tes lèvres
Pour ne perdre rien, pour n’oublier
Rien de ce qui vibre longtemps
Pour gouter cette phrase
Feuille à feuille
Pour inventer le temps
Le temps de l’enfance toujours si long devant
Pour que tu ries de mes efforts
–Ton rire est une portée de notes
Une chanson qui bat sous ma peau

5 réflexions sur “Rien

  1. Quel beau titre que ce « Rien », un mot qui, nous le verrons, contient le tout — celui d’un temps infini, d’une plénitude, d’un éclat. Dans ce poème, quelques vers non rimés déploient avec délicatesse le filigrane d’un souvenir volontairement modelé, bientôt dépassé par l’éclat irradiant d’un rire qui excédera l’horizon de l’attente. La structure très « legato » apporte une coloration musicale qui vient renforcer à la fois le caractère profondément sensuel de l’écriture et accentue l’impression d’étirement du temps vécu, à la manière du sustain d’un instrument tenant la note jouée. Nous verrons comment les sens, tout particulièrement l’ouïe, et la mémoire du corps jouent une part active dans l’élaboration des souvenirs et leur résistance au temps qui passe.
    La structure du poème révèle comment la narratrice joue sur l’écoulement du temps pour faciliter l’inscription du souvenir dans sa mémoire comme les mots d’une phrase tracés sur la page blanche. Dans les quatre premiers vers, cette dernière semble vouloir cristalliser le temps, le figer pour capturer précisément l’instant du souvenir dans un cadre défini qui deviendra par la suite une véritable ancre mémorielle. Le poème commence in media res avec une phrase affirmative dans laquelle le « je  cueille les mots avant de les entendre. » Cette proposition verbale à la première personne du singulier souligne d’emblée la volonté de la narratrice de créer un temps subjectif presque suspendu pour mieux saisir l’instant (« cueille ») dans ses détails (« ne rien perdre ») afin de ne rien laisser passer (« n’oublier rien »). Le verbe cueillir n’est pas sans rappeler celui employé par Ronsard, pour accentuer le caractère éphémère de ce moment précieux et par là de montrer l’importance d’en conserver une trace mémorielle. De plus, cette suspension temporelle renforce l’attente, le désir et la tension émotionnelle qui viendra envelopper le souvenir des mots prononcés. Ainsi, le contraste entre le mouvement physique (l’acte de cueillir) et émotionnel (tension rendue par le silence, sorte de terreau fertile précédent les mots) et le temps presque arrêté, la volonté d’anticiper le moment, cueillir les mots avant qu’ils ne soient prononcés manifestent pleinement que la narratrice cherche à maitriser non seulement le temps présent, mais aussi le temps à venir dans l’espace du poème et de sa mémoire comme lieu d’invention, de création de son récit personnel. La mémoire est ici perçue comme un lieu dynamique de souvenirs soigneusement choisis et façonnés et non pas comme un cimetière de moments figés automatiquement archivés comme le suggère l’expression « pour n’oublier rien de ce qui vibre longtemps ». Dans ces quatre premières lignes, le terme « rien » est central. Les deux litotes dans lesquelles il s’intègre amplifient paradoxalement la volonté de la narratrice de saisir l’instant dans son unité. Ce « rien » représente en réalité un « tout », rassemblant les sensations, les émotions et la conscience du moment qui devient une vibration musicale traversant la narratrice. L’écriture fluide et entrelacée grâce au jeu des litotes et du rejet du terme « rien » tisse une mélodie de mots qui emprisonne et fait résonner le souvenir dans l’objet même du poème.
    Ce poème met en place en effet une mise en abyme du souvenir où plusieurs temporalités se superposent : l’instant vécu par la narratrice, le moment de l’écriture, et enfin celui de la lecture. Le poème déplie « feuille à feuille » ce jeu d’emboitement des temporalités « pour gouter [la] phrase » qui se réinvente à chaque lecture. Une référence au temps retrouvé de Marcel Proust apparaît comme une évidence ici. C’est la sensation des mots à la commissure des lèvres qui réactive la réminiscence du souvenir que la narratrice savoure le plus lentement possible pour se laisser pénétrer à nouveau par la musique des paroles et qui lui fait dire qu’elle « invente le temps ». Mais « à nouveau » contient l’idée de « nouveau ». Cela sous-entend que le moment n’est pas vécu exactement de la même façon, car il appartient au passé et ne peut plus être revécu tel quel. Il y a bien répétition, reprise du moment vécu, mais la réminiscence à travers l’écriture poétique, la distance temporelle, les sentiments et les sensations et bien sûr la transformation intérieure de la narratrice elle-même créent une manière nouvelle de vivre cet instant retrouvé. La référence à l’enfance et à la perception du temps « toujours si long devant » renvoie à cette nostalgie des journées d’ennui qui s’étiraient sans fin et par contraste à celui du temps présent qui semble s’écouler à un rythme effréné réduisant le temps si long devant à peau de chagrin (on pense au petit roman de Balzac du même nom). On peut encore y voir un clin d’œil à Proust lorsqu’il parle de la perception du temps de l’enfance et du fait qu’il semble infiniment long lorsqu’on y est. En se réappropriant le temps long de l’enfance, la narratrice veut à travers l’écriture poétique transformer ce moment du passé en un écho qui se module éternellement au fil du temps qui passe.
    Les trois dernières lignes du poème marquent un basculement. « Pour que tu ries de mes efforts » semble ouvrir un dialogue inattendu entre la narratrice et la personne dont elle recueillait jadis les mots aux commissures des lèvres. Ce rire autrefois perdu, oublié (?) dans les replis du passé éclate ici comme une éclaboussure joyeuse grâce au poème qui jette un pont entre les différentes temporalités. C’est cette soudaine possibilité d’entendre résonner l’éclat de rire de la personne aimée qui suscite l’épiphanie finale. Cette joie pure, exultation lumineuse à l’image de l’éclat de rire déborde l’intention initiale de la narratrice en transformant le souvenir en une résonnance intemporelle, en une « portée de notes » qui dépasse les mots. Ce rire devient une présence vive, charnelle comme « une chanson qui bat sous la peau de la narratrice ».

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    • Cet écho qui se module éternellement, du silence qui le précède à la longueur infinie de l’enfance, nous voudrions tous l’avoir en nous. Et le transmettre, chère lectrice, est un grand bonheur, proche de la joie pure d’un éclat de rire, une chanson qui traverse l’obscurité du monde. Merci pour ce beau commentaire !

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