Genève

Puisque la frontière brisée du Léman
Lisière lacustre du temps
Retient l’écho de pas anciens
Entre les quais de molasse grise

Puisque le bleu du Rhône et le limon de l’Arve
Sous les arches de ce pont redeviennent glacier
Marbre iridescent des tombes pour celle qui a
Posé son manteau, et sauté

Puisque je reconnais mes bras
Dans les nouveaux roseaux du Rhône
Barrières d’un ancien vertige
Retenir le corps qui fut ma demeure

Puisque Genève

6 réflexions sur “Genève

  1. « Genève » aurait pu s’appeler « Puisque », mais parce qu’il y eut Genève, il y eut ce poème. Composé de trois quatrains et d’un monostique conclusif, ce texte esquisse avec pudeur et délicatesse, comment un lieu géographique, Genève, devient le point de convergence entre mémoire, deuil et une prise de conscience progressive qui amènera la narratrice à accepter la clôture d’une histoire. Portée par la structure même du poème, cette prise de conscience s’articule autour de la conjonction de subordination « puisque ». Cette anaphore agit comme un leitmotiv et devient un fil narratif qui guide la narratrice vers le dernier vers, « Puisque Genève », monostique condensant le poème en une évidence qu’elle ne peut esquiver.
    C’est tout un jeu de frontières qui se met en place dans ce poème, à travers un champ lexical de la séparation et du passage : « frontière brisée », « lisière lacustre », « quais », « arches », « pont », « barrières », mais aussi « Rhône » et « Arve ». Enchâssée entre des montagnes et point de confluence de deux rivières et du lac Léman—frontières naturelles et étatiques — Genève illustre symboliquement à la fois l’enfermement émotionnel de la narratrice entre deux espaces temporels et une distance spatiale infranchissable.
    La première strophe se déploie comme un miroir d’eau, reflétant les images du passé, suspendues entre deux eaux ni tout à fait dans le passé ni vraiment dans le présent. La narratrice, en mêlant une écriture descriptive et symbolique joue très habilement sur la géographie du lieu pour révéler son état intérieur. Cette idée d’état liminal est introduite dès l’ouverture du poème. « Puisque la frontière brisée du Léman » suggère une confusion, un flou entre les différents espaces temporels. Des événements de la vie de la narratrice refluent dans ce lieu géographique, « lisière lacustre du temps », dont la fluidité brouille la réalité et fait retentir « L’écho des pas anciens/entre les quais de molasse grise ». Cet écho amplifie la désorientation spatiale et temporelle ; ce bruit qui rebondit sur le grès des quais sans origine définie ne peut être situé de manière sûre. Il entraîne la narratrice dans une spirale dont elle ne peut s’extraire et l’empêche de déterminer ce qui est ou ce qui a été, comme si elle était prisonnière d’un temps qui ne veut pas passer. La narratrice se situe dans un entre-deux, entre deux quais, incapable de choisir une direction. Le passé lui est interdit, mais non révolu puisqu’il envahit son espace mental et ferme son horizon.
    Si dans la première strophe, la conjonction « puisque » établit un lien de causalité entre le lieu, « Genève », et les émotions ainsi que les souvenirs qui submergent la narratrice, un glissement subtil s’opère dans la seconde strophe. Le « puisque » amorce une prise de conscience encore fragile et marque les premiers signes d’une distanciation par rapport à son état émotionnel.
    « Puisque le bleu eu Rhône et le limon de l’Arve » s’impose au lac immobile comme métaphore de la mémoire et révèle une dynamique intérieure qui s’enclenche dans l’esprit de la narratrice. L’image du Léman immobile s’effaçant pour laisser la place aux deux rivières qui s’écoulent, souligne à la fois le réamorçage du flux temporel, mais aussi l’émergence d’une nouvelle frontière physique entre deux rivières aux caractéristiques physiques propres. Ces rivières distinctes peuvent être interprétées à la fois comme une séparation entre le présent et le passé, mais aussi comme des possibilités de directions différentes s’offrant à la narratrice. Elles incarnent également une métaphore d’une libération progressive de ce passé diffus qui entrave encore son élan, comme le souligne la suite de la strophe. Cette superposition de lectures possibles met en évidence la richesse et la profondeur et la complexité de la langue poétique de ce texte. Il ne s’agit pas ici de choisir entre ces interprétations, mais de creuser le texte comme on explore les strates d’un état psychique.
    « Sous les arches de ce pont redeviennent glacier ». La narratrice utilise le point de jonction des deux rivières pour illustrer la séparation des chemins et le refroidissement des sentiments (« glaciers »). Ce qui est notable et très poignant, c’est qu’elle inverse le flux naturel des cours d’eau pour mettre en scène la rupture. Le terme « redeviennent » souligne que ce processus n’est pas dans l’ordre naturel des choses. C’est une manière habile de transformer ce qui semblait être une union (la confluence des rivières) en un signe de désunion. D’ailleurs, l’eau des deux rivières ne se mélange pas. Le bleu du Rhône et l’eau boueuse de l’Arve restent bien distincts après la confluence. L’aqueduc — « les arches de ce pont » — qui surplombe la confluence incarne alors un seuil géographique et symbolique, un lieu précis où la séparation s’effectue, autant dans l’esprit de la narratrice que dans le paysage.
    C’est ici que la narratrice se déleste de son ancienne identité en posant son manteau, à la manière d’une mue. Ce geste devient la condition de cette transformation intérieure. Il symbolise le deuil de son ancienne identité qui n’existe plus, mais qui nourrira celle qui s’apprête à faire le saut. Ainsi, « le marbre iridescent des tombes » figure le passage de cette ancienne identité vers le passé, mais un passé qui, contrairement à la première strophe, scintille de couleurs multiples. Il n’est plus figé ni gris, mais devient le socle solide comme le marbre permettant à la narratrice de prendre son élan.
    En effet, le « puisque » de l’avant dernière strophe prend une valeur concessive. Il devient une clef qui permet à la narratrice d’ouvrir une porte sur une réalité déjà là, mais qu’elle ne percevait pas consciemment. Dans cette strophe, la narratrice semble accepter certaines réalités douloureuses — « Puisque je reconnais mes bras/dans les nouveaux roseaux du Rhône » —. Elle prend conscience qu’elle ne pourra jamais se défaire de l’influence de ses souvenirs. Ils font partie d’elle-même et ne pourront pas être effacés. Le temps passe (« nouveaux roseaux du Rhône »), mais il n’efface rien, tout au plus il transforme (« iridescence du marbre »), intégrant ces souvenirs dans un récit de son identité. Les barrières que forment ses bras comme un « ancien vertige du passé » joue sur la proximité sonore du mot vertige avec vestige pour signifier que les souvenirs heureux sont des traces tangibles du passé qui continuent de façonner son présent.
     Il y a quelque chose de profondément émouvant dans le dernier vers de cette strophe, « retenir le corps qui fut ma demeure », il traduit tout à la fois une lutte désespérée et de la résignation. À travers ce vers, la narratrice montre qu’elle ne peut maitriser le temps qui passe et qui transforme son corps d’amante passionnée. Le passé simple du verbe « qui fut » souligne bien cette inéluctabilité et l’irréversibilité des années qui s’écoulent et souligne l’acceptation implicite. La narratrice regarde ce corps comme porteur d’une mémoire et témoin vivant et vibrant des passions et de sa jeunesse. Ce corps demeure en dépit du temps qui passe.
    Dans l’ultime vers, « Puisque Genève » devient une sorte de révélation, une raison profonde qui explique tout ce qui précède. C’est la raison d’être du poème, la raison pour laquelle la narratrice a écrit. Genève est le point de départ et la conclusion de ce poème, sa justification, son évidence.

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    • Vous touchez tout de suite l’essentiel en soulignant que le poème aurait pu s’appeler Puisque. Je ne pouvais le commencer ni l’achever autrement, c’est le signe d’une évidence, d’une fatalité, du lien absolu entre Genève et un événement qui clôture le passé ou marque une frontière temporelle, une brisure dans le temps.
      Comme vous l’avez exprimé avec beaucoup de sensibilité Genève est au début du texte, dans la première strophe, une frontière brouillée, un espace étrange au cœur du temps où présent et passé se chevauchent. J’avais essayé de saisir cette sensation étrange de franchir la ligne qui nous sépare de ce qui est révolu et je semble l’avoir fait entendre. Les fleuves qui redeviennent glacier sont aussi une inversion du cours du temps, de la logique des choses, de la vie et de la mort. Car si Genève est un poème sur la mort, il est aussi, et je l’ai lu dans votre belle analyse, le poème d’une acceptation de la clôture. Il referme un espace et un souvenir, il est un parcours, d’une présence fantomatique d’un passé douloureux à un deuil clôturé-du moins est-ce sans doute l’effort qui a dicté son écriture. Une ville peut ainsi être un espace où il n’existe plus de limites entre passé et présent, où il n’y a qu’un.seul chemin, celui qui mène au pont, et une seule mémoire, celle du corps qui fut ma demeure. Eaux mêlées dessinant les iridescences du marbre des tombes.
      Merci de m’avoir suivi dans Genève avec tant de délicatesse.

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