Fil

Où ai-je laissé le fil de la pensée ?
Des murs d’eau ont remplacé l’espace
où les mots chuchotaient.
La mer, le ciel, le vent,
simples façades azur,
et l’étoile des sensations
A des relents de mort


Est-ce que la vieille tapisserie aux formules héraldiques –
chimère à sénestre, lion couché à dextre –
se laissera découdre ?
Sempiternels emblèmes, contes déréglés,
j’ai oublié la vie
dans une devise, là où
les mots descendent vers l’ombre.


Je sais la peur qui détrempe encore trop de couleurs

4 réflexions sur “Fil

  1. La force de ce texte réside dans son immédiate résonance en chacun de nous. Sommes-nous restés fidèles à celle ou celui que nous rêvions d’être ? Avons-nous suivi le fil de nos aspirations profondes, ou nous sommes-nous égarés en chemin, pris dans les nœuds d’une vie qui nous a poussés en avant ? Peut-on renouer les liens brisés d’une existence en tirant le fil de son récit pour remonter aux origines de l’errance et redéfinir ses propres règles ? C’est ce que le narrateur tente d’accomplir avec ce beau poème intitulé si justement « fil ». L’écriture tout à la fois sincère, pudique et réflexive s’appuie sur une structure en miroir inversé pour rattraper le fil d’un discours intérieur sur le point de s’éteindre ; deux strophes de sept vers non rimés se répondent par leurs images et leurs thèmes, tandis qu’un monostique conclusif cristallise une peur transformée par le temps et montre un narrateur douloureusement conscient de l’érosion du désir et du poids des changements imposés par la vie.
    La structure très travaillée du poème superpose quatre niveaux de lecture en s’ancrant sur son titre « Fil » qui devient le fil conducteur commun pour mieux en souligner leur intrication étroite.
    La première strophe, toute comme la deuxième s’ouvre sur une phrase interrogative. Cette entrée in media res crée chez le lecteur le sentiment de surgir au milieu d’une conversation intérieure. Peut-être est-ce justement cette intrusion inattendue dans le fil des pensées du narrateur qui provoque la question : « Où ai-je laissé le fil de ma pensée ? »  Une interrogation qui semble s’adresser tout autant au lecteur qu’à lui-même. A travers ce subterfuge stylistique, se dévoile également une mise en abyme subtile du processus créatif, En d’autres termes, le narrateur met à nu le travail du tissage du texte, la construction même du récit. La rupture du fil conducteur du texte et de la pensée amène la thématique centrale du poème, celle d’un récit de vie brisé, qui se développe dans la seconde strophe en s’appuyant sur la métaphore de la tapisserie comme récits et contraintes héritées, imposées par la société, la famille, les aléas de la vie ou par le narrateur lui-même.
    Comme énoncé plus haut, le poème est introduit par une question qui assimile le fil de la pensée à celui du récit de vie. Elle traduit chez le narrateur un sentiment de confusion, d’égarement, de doute existentiel qui se répercute dans le fil de sa réflexion et l’écriture même du poème. « Où ai-je laissé le fil de ma pensée ? », où en étais-je, je suis perdu ? Cette interrogation marque une prise de conscience brutale, celle de se retrouver à un carrefour de vie sans savoir quelle direction emprunter ? Toutes les certitudes semblent être brouillées par « des murs d’eaux [qui] ont remplacé l’espace/où les mots chuchotaient ». Cette métaphore exprime parfaitement un horizon obscurci par une vision floue et incertaine. L’espace, autrefois si vaste et ouvert a perdu toute profondeur et se réduit à une façade artificielle, un décor figé qui enferme plutôt qu’il n’ouvre un chemin. Les murs liquides symbolisent à la fois l’engloutissement des pensées et des émotions, presque une forme de déliquescence intérieure. Les mots qui chuchotaient hier ont disparu, noyés dans les murs d’eau, entrainant une perte de repères et de sens. Un silence oppressant les a remplacés, conséquence de la rupture du fil de la pensée et de vie ; sans eux, le narrateur ne peut plus donner du sens et un sens à sa vie et le cadre qui autrefois le structurait (la tapisserie de la seconde strophe) est déréglé, voire obsolète.
     De là, l’utilisation de cette image forte dans le vers suivant : « La mer, le ciel, le vent,/simples façades azur ». Les éléments naturels, jadis synonymes d’espace, d’imagination, de mouvement, d’infini se réduisent à présent à des décors de carton-pâte donnant à sa vie un aspect lisse et sans relief, dépourvu de sensations ou d’émotions, cachant un vide intérieur proche d’une mort symbolique comme l’illustrent les deux derniers vers « Et l’étoile des sensations/A des relents de mort. »
    Cette dernière métaphore souligne un autre aspect fondamental du texte qu’est la temporalité. Indissociables du fil du récit de vie, puisque le fil directeur s’inscrit dans cette dynamique, le temps qui passe et ses thèmes connexes comme la mémoire et la cohérence et la continuité de l’identité sous-tendent et nourrissent la réflexion du narrateur sur l’errance et le sens de l’existence.
    C’est en effet, vers le passé que le narrateur se retourne pour retrouver le fil perdu du récit de sa vie. C’est aussi parce que la vieille tapisserie et ses formules héraldiques ne fonctionnent plus qu’il cherche à s’en affranchir, il espère retrouver un sens, une cohérence, un fil directeur à sa vie. Cependant, il découvre que le passé ne lui est d’aucun secours, ce qui lui paraissait être un point d’ancrage, un point d’appui sûr et stable n’existe plus. Des murs d’eau infranchissables l’ont remplacé, ils cernent le narrateur qui ne peut plus accéder ni aux souvenirs ni surtout à l’image de celui qu’il était. Tout se mêle, s’efface, se transforme. « Les mots qui chuchotaient descendent vers l’ombre, l’étoile des sensations à des relents de mort ». Ainsi, retrouver le fil représente à la fois une lutte contre l’oubli et un combat pour maintenir la continuité du récit de vie en dépit d’une fragmentation du passé. Renouer le fil du passé, c’est vouloir retrouver le souvenir de celui qu’il était avant que la tapisserie, cadre rigide de valeurs, et des emblèmes hérités ne le transforme et le détourne de celui qui regardait l’horizon, plein de ses aspirations les plus profondes.
    Mais peut-il redevenir celui qu’il était par le passé, le mur ne symbolise-t-il pas l’irréversibilité du temps et de la vie ? Faire table rase du vécu est-il réellement possible, ou cette aspiration n’est-elle qu’une illusion ? Qui est-il s’il ne peut plus accéder au passé ? C’est sans doute la signification profonde de la seconde strophe et le cœur de la question qui l’ouvre : Est-ce que la vieille tapisserie — chimère à senestre, lion couché à dextre—se laissera découdre ? Cette interrogation renferme une double dimension : le narrateur peut-il retrouver l’image de celui qu’il était ? Et, au-delà, peut-on déconstruire ce canevas hérité pour se réinventer et tisser un nouveau récit de soi ?
    « L’étoile des sensations » qui représente le désir de vivre et la puissance d’être au monde et la capacité à ressentir, autrement dit le fil directeur de la vie, ne pourrait-elle pas être revivifiée par le tissage d’une nouvelle tapisserie aux valeurs réinventées ? Cette question prend tout son sens face aux figures héraldiques mentionnées dans la seconde strophe. La chimère comme le lion représente deux pôles de valeurs qui ont guidé le narrateur sur son chemin de vie. La chimère, située à senestre, semble évoquer l’imaginaire, les aspirations non réalisées ou négligées, mais aussi une ouverture à l’inconnu et à une liberté créative. Elle représente autant le rêve que l’inatteignable, tout ce qui échappe au contrôle rationnel. À l’inverse, le lion, à dextre, est associé à la force et à la maîtrise, symbolise ici les cadres rigides et les valeurs héritées qui ont structuré la vie du narrateur. Si ce cadre a offert une stabilité rassurante, il l’a aussi enfermé dans ces rets et a limité voire même interdit l’exploration d’horizons inconnus ou nouveaux. Les vers « sempiternels emblèmes, contes déréglés/J’ai oublié la vie/dans une devise là où/les mots descendent vers l’ombre » ne disent rien d’autre que cela.
    Ainsi, à la question – « Est-ce que la vieille tapisserie […] se laissera découdre ? » le narrateur exprime une volonté de s’affranchir du cadre rigide des valeurs imposées ou qu’il s’est imposé. Mais plutôt que d’effacer le passé, il s’agit de le transformer. Faire table rase serait en effet une illusion, car le passé, même fragmenté ou douloureux, reste une part essentielle de l’identité du narrateur.
    Mais la peur omniprésente révèle combien il est difficile de déconstruire, de découdre ces principes et ces valeurs pour retrouver le désir comme le souligne le dernier vers : « je sais la peur qui détrempe encore trop de couleurs ». L’adverbe « encore » témoigne de la persistance de cette peur qui altère l’horizon des désirs et l’intensité des couleurs, symboles de vitalité encore diluée par le regret et l’incertitude. Mais cette marque peut-être également, la crainte de s’égarer sur des chemins inconnus, jamais empruntés.
    En écrivant ce poème, le narrateur semble vouloir repousser l’ombre dans laquelle les mots chuchotés étaient sur le point de disparaître. Le poème devient ainsi une quête pour retrouver la voix intérieure longtemps délaissée.
    Bas du formulaire

    J’aime

    • Je lis et relis ce long commentaire avec le sentiment d’un dévoilement. Dans ce texte, en effet, comme vous l’avez si bien décrit, la perception pure (de l’enfant) se réduit à un décor sans émotion. Peut-être, avec l’âge, la maladie – une forme chronique de désespoir? – sommes nous moins capable de croire en notre faculté à trouver les mots, retrouver le récit, qui nous permettent de comprendre le monde si étrange dans lequel chacun a été jeté. Certains ont oublié cette interrogation première – quelle est ma place ? – quand d’autres sont hantés par elle. Pour revenir à l’émerveillement de la découverte des choses, peut-être rêve-t-on parfois de défaire les mots, les maximes qui nous ont embarqué dans un récit qui n’est pas le nôtre. De découdre la tapisserie d’un passé sans couleur.

      Aimé par 1 personne

Répondre à aline angoustures Annuler la réponse.