Demain

Je vois tomber lentement la robe de toujours, je demeure nue, marionnette usagée, blessée par les caresses impatientes

La silhouette qui répond à mon nom s’éloigne, elle traque la source du torrent, ses pas sont ceux du temps

Naissance, partance, désespoir doux des hymnes de la chair. L’aube viendra affleurer les gestes courbes que le froid n’abolit plus.

Quelle comédie de ma vie ai-je joué jusqu’au bout, avec sur la langue le goût salé de ceux que j’ai aimés ?

Pourtant, je suis vivante jusque dans le creux liquide de la tombe.

Fil

Où ai-je laissé le fil de la pensée ?
Des murs d’eau ont remplacé l’espace
où les mots chuchotaient.
La mer, le ciel, le vent,
simples façades azur,
et l’étoile des sensations
A des relents de mort


Est-ce que la vieille tapisserie aux formules héraldiques –
chimère à sénestre, lion couché à dextre –
se laissera découdre ?
Sempiternels emblèmes, contes déréglés,
j’ai oublié la vie
dans une devise, là où
les mots descendent vers l’ombre.


Je sais la peur qui détrempe encore trop de couleurs

Adieu

Là, derrière quelques photos, dans un dossier où des mains ont placé d’autres clichés, il y a des dates, des mots pâles, des souvenirs à peine plus gros que la tête d’épingle qui perfore la chair à l’intérieur de l’âme, en laissant, sur les pommettes, quelques lignes de sang. Les doigts cherchent à retenir un sourire que le papier absorbe, les yeux, autrefois gênés de regarder ceux qui les regardaient, restent fixés dans le vide d’un éclair de xénon.

Les lèvres tremblent un peu dans l’air du soir. Les pieds se sont glacés. Le front est chaud de l’évaporation de la mémoire quand les mains cherchent d’autres images, celles que l’on a perdu derrière le rideau écarlate du temps.

La paix n’a pas de présent. Elle dort sous les baisers, les fleurs salées de la houle, les fumées de bateaux.

Après

Cette nuit, je me suis allongée contre un récif
Quel était cet objet entré dans ta poitrine ?
Avions-nous oublié le compte des années ?
Qui de nous ou du monde allait disparaître demain ?

Cette nuit, j’ai été de garde auprès de la mort
Mes ailes étaient sagement repliées
Et l’horizon déchiqueté par une ligne de crête
Aussi acérée et nue que notre dernier état

Au réveil, mes bras ont rassemblé
Ce qui s’était dispersé
L’odeur de ta vie et celle du monde autour de nous

J’ai posé au bord du lit
Une flamme brûlante de pétales
Pour vivre après

Ivresse

Et vint l’ivresse d’une naissance.
Du coup, du contre-coup la vie a tremblé.
Doute d’être né du présent,
Redondance des sensations nocturnes,
La peur suinte de chaque regard appuyé sur les vastes lits du monde.

Quand je serai à l’heure présente,
Je nommerai les choses.
Je n’aurai plus à chasser leurs ombres
Par la fissure de mon être.

Êve sera (enfin) rêveuse,
Elle nommera la nuit qui vient et qui va
Dans le clair-obscur de la maison commune.

La poésie voyagera sans bagage
Dans l’univers de la pensée.

Genève

Puisque la frontière brisée du Léman
Lisière lacustre du temps
Retient l’écho de pas anciens
Entre les quais de molasse grise

Puisque le bleu du Rhône et le limon de l’Arve
Sous les arches de ce pont redeviennent glacier
Marbre iridescent des tombes pour celle qui a
Posé son manteau, et sauté

Puisque je reconnais mes bras
Dans les nouveaux roseaux du Rhône
Barrières d’un ancien vertige
Retenir le corps qui fut ma demeure

Puisque Genève

Jazz

Pincements arrondis, cordes tendues, guitare
guitare, timbres forcés aux désaccords – mélodies
désenchantées – corps fertiles de cuivre et de bois,
lits fluides sur les herbes volantes.

Lancer entre tes lèvres mes blanches doléances
rumeurs acides qui gagneront ton cœur
jusqu’au terme du saignement.

Le ou les rythmes – quelque chose frappe chacun de nous
dans les grincements de l’air, sommes-nous à l’aube des ports ? –
sonorité des voyages sur les bateaux peints d’acier, rappellent
les cris que nous avons retenu (avant ce que tu sais).

Saigner pour disperser en soi la lumière
qui sèche en myriades de feuilles sur la peau,
étoiles d’ici, intimes à notre nature de pluie chaude.

Rien

Je cueille les mots avant de les entendre
Aux commissures de tes lèvres
Pour ne perdre rien, pour n’oublier
Rien de ce qui vibre longtemps
Pour gouter cette phrase
Feuille à feuille
Pour inventer le temps
Le temps de l’enfance toujours si long devant
Pour que tu ries de mes efforts
–Ton rire est une portée de notes
Une chanson qui bat sous ma peau

Réveil

Au réveil
L’émission reprend
Le filet de bruit
Comme un filament qui grésille
Dans la tête

L’eau de la rivière coule
Sur le lit rocailleux
Présence obsédante
Ni à l’extérieur, ni à l’intérieur

Soi vaguement
Dans le flux du monde
Pointe avancée de la vie
Qui souffre sans passé
Et se tait
Dans un murmure.

Séparation

À l’heure grave de la séparation,
nous avons souri,
regardant un instant,
le soir tombé sur le ciel
comme un jouet d’enfant renversé.

Nous nous sommes embrassés,
dans la bouche, toujours nue,
la première sensation,
j’ai respiré tes cheveux
pour en garder l’odeur de boucles.

Quand j’ai demandé pourquoi,
tu as demandé le silence,
une autre manière d’aimer,
la distance des corps
comme une promesse.

Il y a ici quelques rues
menant à nos retraites
de pierre et de ciment,
quelques lignes offertes
à l’ennui.

Ce soir, nous avons souri
en nous séparant,
à la main chacun pour soi
une chandelle.