Séparation

À l’heure grave de la séparation,
nous avons souri,
regardant un instant,
le soir tombé sur le ciel
comme un jouet d’enfant renversé.

Nous nous sommes embrassés,
dans la bouche, toujours nue,
la première sensation,
j’ai respiré tes cheveux
pour en garder l’odeur de boucles.

Quand j’ai demandé pourquoi,
tu as demandé le silence,
une autre manière d’aimer,
la distance des corps
comme une promesse.

Il y a ici quelques rues
menant à nos retraites
de pierre et de ciment,
quelques lignes offertes
à l’ennui.

Ce soir, nous avons souri
en nous séparant,
à la main chacun pour soi
une chandelle.

4 réflexions sur “Séparation

  1. « Séparation », qui décrit l’ultime rencontre des amants avant la rupture définitive, ne résonne pas comme l’heure des bilans ou du règlement de comptes, mais montre deux êtres conscients de se voir pour la dernière fois et soucieux de préserver ce que fut leur relation. Le poème, découpé en cinq strophes en vers libres joue habilement sur la temporalité en s’appuyant sur une construction en boucle. Il met en lumière comment le travail de la mémoire et des souvenirs est déjà à l’œuvre au moment même de la séparation. La conscience aigüe de l’importance de ce moment pousse le narrateur à se dédoubler et à poser un regard en surplomb sur la scène de rupture. Cette légère distanciation lui permet d’envisager la scène du point de vue du récit, déjà ancré dans un temps révolu, tout en anticipant la manière dont il percevra et interprétera les souvenirs de ce moment dans le futur. En endossant le rôle de protagoniste et de spectateur à distance de la scène d’adieux, le narrateur montre comment il participe activement à la construction des souvenirs qu’il espère conserver dans le futur. Ce désir illusoire de maitriser le temps et la mémoire se matérialise à travers le poème, l’écriture sur la page blanche, telle une chandelle brûlant dans la nuit, repousse les ténèbres de l’oubli et lutte contre l’effacement progressif et inéluctable des souvenirs.

    Dès le premier vers du poème, le lecteur est saisi par l’atmosphère tragique qui enveloppe la séparation des amants. Ces derniers perçoivent avec acuité la solennité de cet ultime instant de leur relation comme le souligne l’oxymore entre les expressions « heure grave » et « nous avons souri ». Il est notable qu’aucun mot ne soit échangé entre eux, il y a une communion de sentiments et d’émotions partagés dans le silence et le sourire. Les mots absents témoignent de la complicité qui unissait des amants et qui continue de les lier dans cet adieu. Jusqu’au dernier moment, les amants regardent dans la même direction (« nous avons souri, regardant un instant ») montrant que ces adieux sont une décision commune, montrant par leur silence une forme d’acceptation de la rupture, et de ce que cela implique pour chacun d’eux. Ils assistent ensemble à la fin de leur relation en regardant le soir qui tombe sur le ciel comme on assiste à un tomber de rideau sur une scène de leur vie. La comparaison avec « un jouet d’enfant renversé » exprime bien cette rupture, cassure irréversible, définitive que rien ne pourra réparer, colmater.   C’est non seulement dire adieu à l’autre et à une vie commune, mais aussi quitter la personne qu’ils étaient ensemble. Cela touche à l’identité même de chacun des amants. L’utilisation des éléments naturels comme caisse de résonance et de cadre à la relation amoureuse finissante permet aux amants de montrer plutôt que de dire les sentiments et les émotions qui les animent et de replacer la relation dans un cadre universel qui les dépasse. Le cycle répétitif de l’alternance et immuable du soir et du jour souligne le passage du temps face auquel ils sont impuissants.

    La seconde strophe introduit la séparation physique des amants, rompant le lien invisible qui les unissait dans une intimité charnelle. Ce dernier baiser échangé, « nous nous sommes embrassés/dans la bouche, toujours nue/la première sensation », réveille la réminiscence du tout premier instant de leur relation, renforçant ainsi le sentiment de perte et de nostalgie du lien qui se défait. » C’est à partir de ce moment précis que nous entrons tout doucement dans la construction des souvenirs de la relation. Et qui est marqué symboliquement au plan grammatical par le passage de la première personne du pluriel du « nous » collectif au « je », individuel, symbole de la séparation effective du couple. Par l’attention intense portée aux émotions et aux sentiments qui le traversent, le narrateur anticipe la dissolution du couple, en emmagasinant dans sa mémoire des perceptions corporelles qui deviendront des points de repère comme autant de bougies allumées dans la nuit. (« J’ai respiré tes cheveux pour en garder l’odeur de boucles ».)

    La question posée dans la troisième strophe constituera le seul échange verbal entre les amants. Elle survient immédiatement après la séparation des corps des amants et souligne, de fait, que leurs routes ont déjà pris des chemins divergents avant même qu’ils n’aient quitté le lieu de leur rupture. Le silence, symbole d’une complicité, de connivence dont l’éloquence se révélait plus forte que les mots dans la première strophe, s’efface pour laisser place à un silence exprimant le début d’un éloignement physique, d’une distance émotionnelle, voire d’incompréhension. Ce silence qui laisse planer un mystère sur les raisons de leur séparation accentue ici la distance entre les amants. Le narrateur en cherchant une raison à cette rupture introduit la présence d’un hiatus, d’une fêlure dans l’unité intime du couple, tandis que l’amante en refusant de répondre tente de préserver la beauté de la relation, plus précisément les souvenirs que chacun d’eux emportera de l’autre après la séparation. La distance physique devient ainsi la garante des images qui se graveront dans la mémoire des amants. « La distance des corps comme promesse », cette « autre manière d’aimer » anticipe consciemment les souvenirs de la relation amoureuse dans une mémoire en construction, comme si chaque geste, chaque silence, chaque émotion ou sensation était déjà interprété dans l’optique de devenir un souvenir qui envelopperait la relation d’une aura d’amour éternel, idéalisé (?)

    Cette construction anticipée d’une mémoire refuge se heurte à la nouvelle réalité froide et vide qui s’installe chez le narrateur, une réalité que la quatrième strophe met en lumière. Le monde de désolation intérieure du narrateur se reflète dans la géographie brute d’un paysage urbain aux lignes géométriques. L’adverbe de lieu « ici » ancre fermement le narrateur dans cette réalité figée, comme s’il était prisonnier de cet espace uniforme, lisse, sans profondeur l’éloignant d’un passé heureux de plus en plus ténu. La réalité est devenue une sorte de retraite dans laquelle sa conscience se dissout peu à peu dans l’ennui d’une vie qui n’est plus tendue par le désir. Face à ce désœuvrement intérieur, le narrateur trouve dans l’écriture, un refuge, une échappatoire à la froideur de son existence. Cette écriture trompe non seulement l’ennui de sa vie, mais devient la voie d’accès à cette mémoire d’un passé perdu faisant de ces « quelques lignes offertes à l’ennui » une mise en abyme d’un narrateur en quête d’une mémoire fragile qu’il peut réécrire et réinventer à son aise.

    Ainsi, l’écriture permet au narrateur de réactiver une temporalité bloquée dans un présent sans passé ni avenir et de retrouver l’instant de la séparation. Le retour à « ce soir » dans la dernière strophe boucle la temporalité du poème, ramenant le lecteur et le narrateur au moment clef de la séparation, où les amants ont souri une dernière fois. L’utilisation du participe présent « en nous séparant » étire le temps qui transforme l’instant de la séparation en éternité sous la plume du narrateur. Ce dernier sourire, écho à la complicité de la première strophe, revient dans les derniers vers, cette fois teinté de la certitude que les amants se retrouveront dans les souvenirs grâce à la lueur de la chandelle que chacun des amants tient à la main. Cette lumière devient ainsi à la fois un signe de reconnaissance et un guide qui les conduira l’un vers l’autre. La chandelle symbolise cette promesse émise dans la troisième strophe, celle de se retrouver malgré la séparation physique.

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    • Merci pour cette belle interprétation du poème, sa justesse. La séparation est un état de la relation amoureuse – le purgatoire avant l’enfer ou le paradis – propice au bilan, à la réflexion. Un entre-deux qui se teinte de tristesse et d’espoir. La rupture n’est pas consommée, elle reste suspendue à des évènements qu’il appartient à chacun d’imaginer ou de revivre.

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