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Grenade (Espagne), traduction « Il y a de tout…(presque) ». Aline Angoustures, mai 2023

Je pense que vous l’avez remarqué : tout augmente. C’est l’inflation. Il devient difficile de dire avec Raymond Devos « Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s’acheter quelque chose, et pour pas cher ». C’est ce qui m’a donné l’idée d’écrire cette petite chronique.

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Marche

Je reprends la route sèche de mon cœur sans mémoire – les mots sont les cailloux désordonnés et les phrases la trace argileuse du chemin, presque effacée dans le chaos lumineux des premiers jours – suivant la ligne qui glisse sur l’horizon où se fondent les messages secrets des rares souvenirs. L’horizon tremble comme la gaze d’une pensée volatile. Derrière son orbe de bronze je devine la fin d’une existence fragile, sans regret, sans espoir, sans douleur. Je regarde fixement le trou où la lumière des astres disparus brûle intensément : un voile gris embrumera mon âme si ma colère ne déchire plus le ciel.

Il me faut gratter la terre – tour à tour grotesque animal, chair sublimée, vapeur incandescente, âme fauve à canon d’électron – des images plein les yeux, souvenirs ou mensonges. Et il me faut hurler nu et sexe dressé, honte bue, dans le faisceau d’étoile, enveloppé des voix grondantes et des yeux ombrageux des spectres du monde, pour disparaître en eux derrière l’effort de la marche, avec les pieds ensanglantés et le ventre chaud, dans la douceur du jour qui s’éteint. Dans mes mains, les stigmates d’un Christ fatigué, avant d’imaginer son sourire.

J’ai démonté pierre à pierre le mur de refend, ma mémoire brûlée par un astre perdu a été emportée dans ce territoire longtemps hermétiquement scellé ; j’y ai revu le cloaque, l’eau de ce fleuve immobile, une ancienne robe blanche, décomposée; j’ai cru apercevoir une autre existence, qui cheminait avec la mienne, dans la pénombre.

Me faut-il, avant la fin que mon esprit fatigué pressent, reconstruire ce mur, retrouver la force de la colère et de l’oubli, recréer le calcaire avec ce qui gît dans les profondeurs, ou en faire disparaître jusqu’aux fondations, laisser se déverser cette eau alourdie vers un lit de galets et apprendre à y marcher, pieds nus ? Ce que je vous dirais alors, de ma voix réunie, je l’ignore encore.

Forêts

Forêt de frênes ou ripisylve des lônes ?
Je parcours ce qu’il me reste d’espace dans les parfums musqués et la lumière grise,
marchant près des plantes ligneuses sur le sol gorgé des eaux stagnantes des vieux bras du Rhône,
comme je l’ai fait dans mon adolescence, les pieds humides, prisonniers du lierre terrestre,
les mains égratignées par les ronces bleues, j’imagine ma tête, sous les rameaux,
caressée par les chatons ballants des aulnes, et mes doigts frottant les bords dentés des feuilles
arrachées aux charmes comme des cœurs perdus.

Ai-je perdu mon cœur
contre la doublure soyeuse
à l’envers des branches
à la cadence du sang ?

Ai-je rêvé le vent et son
froissement dans les feuilles
lorsque ton regard soutenait
le ciel au-dessus de nous ?

Ai-je terminé ma course
au pied des chênes tauzin ?
Les frênes me protègent encore
de la foudre.

Noms

Noèse, noème, parfums d’exil aux visages intimes
Noèse, noèse, réminiscences de mes terres d’asile –
Y avais-je appris le langage des maux
Noème, noème, battements lourds des cœurs pétrifiés
Dans les coquilles sanglantes où se perdent les échos
Des précieuses histoires – ai-je cru y lire la mienne

Chants de l’amour, noms apprivoisés, voies défendues
Adresses secrètes dans la ferveur du silence –
Deux sexes désaccordés s’affamant de vertiges –
Art de livrer au plaisir nos corps à contre-temps
J’ai désavoué l’éclat amer des crépuscules
Inventant le prénom de chacun de nos baisers

Notre soleil s’est éteint en maudissant ses flammes
J’ai repeint le ciel aux couleurs de la solitude
Et j’ai chassé l’azur – nos enfants ne sont pas nés –
L’amour s’est tu dans le vaste champ de notre oubli
Retiré sur ses terres sombres, deux noms ensevelis

J’ai mordu nos lèvres jusqu’au sang
Pour imprimer notre goût dans ma
Chair fertile

J’ai brodé, sur les draps trentains le
Monogramme de nos initiales
Entrelacées

Je t’ai donné un nom pour gorger
De sens notre histoire morcelée :
Qu’il ne reste sur ses pages nulle
Tâche de néant

J’ai pris ta place dans ce fauteuil
Et tracé le senhal qui est tien
La signature qui nous unit
A jamais

Le mot occitan senhal se réfère à un nom d’invention employé par les troubadours pour désigner la femme à laquelle s’adresse leur désir. Il peut aussi dissimuler et désigner le signataire, son modèle latin étant signare, d’où vient signer

Argile

1995

Du marbre de la cheminée
Les vagues intimes retirées
Sur les coquillages immobiles
Nos corps enroulés sur eux-mêmes
Profondeur où les mots reposent

Sur le calcaire, les longues pluies
Souvenir des chaleurs marines
Reflet des vitres entrouvertes
Nos mains d’argiles ressemblantes :
Les images de nos solitudes

Couloirs sonores, chambres d’écho
Pages de plâtre de tous les murs
Au grand silence du zénith
Le froissement du lit ouvert
Sur les anciennes carrières de gypse

2023

Quais offerts, songes de retour
Asphalte brillant sous l’ondée
Miroir où nos peaux ont cherché
La danse incandescente des larmes

Le soir, la ville en nous dissoute
Respirer l’air des chemins
Voir la soie des fils que la lune
Tisse pour orienter nos pas

Les mots s’éboulent en agrégats
De terre – Argiles, sables, limons –
Détachés de la roche mère
Sur la peau durcie des années

Cristal

1994

Quand les jours inlassables auront traversé
Mon corps jeté, vidé, dans ces draps
Remontés sans cesse contre l’avance de la nuit
Dehors poindra le jour sec, et ocre

En dernier me quittera la charpente nue
Édifice de tant d’heures transparentes
Chapelle où luit tamisée
L’empreinte froide de ton corps, avide

La main défera le pli du tissu
Sur ta peau comme le lin froissé
Tu seras assoupi quand je toucherai les lèvres
De cristal dans lesquelles j’aurai goûté la vie

2023

Lumière tremblante dans l’aube de tes bras,
le souffle de carmin ensommeillé de colère
traverse l’abîme fendu comme un cristal
jusqu’à l’orée de tes cheveux parfumés de résine

L’écorce de ton corps craquelle sous les baisers
sanglants de cochenille – ma bouche s’engouffre
dans les absences du temps qui bat

La cime du silence réveille le lointain
jusqu’au bord de l’oubli scintillant sur les eaux des rivières

La toison primaire dont j’ai parfumé ma peau est devenue forêt – je t’appartiens toujours

Départ

1998

Foules éparpillées, cercles de pas sans fin nous voici, dans le silence, innombrables

Où sont, désormais, les louanges anciennes, les baisers indisciplinés comme multitude de papillons fous ? Quand nous sommes-nous abîmés dans l’amour immobile ?

Nous dérivons chaque jour sans destination—je suis ici, aussi égarée que vous là-bas— sans savoir où déposer son cœur

Vous vous souvenez du fleuve qui nous emportait dans ses phrases érogènes : il irriguait en nous les courants sous-marins de nos chairs asphyxiées

Et je me rappelle le dédale de ta retraite sans étoile où je saurai un jour te visiter

Si le poème meurt, nous ne nous serons pas aimés

2023

La solitude a mordu ma peau de ses dents misérables – l’ennui embrasse aussi mal que les souvenirs brisés – je me suis retiré de toi pour éloigner les tourments

Aujourd’hui pourtant, je te protège encore de l’épaisseur de ton ignorance – que sais-tu vraiment de moi ? – dans l’attente de ton parfum amer

Tu es venue me prendre au pied de l’arbre du repentir – c’est toi qui bientôt griffera mon torse de tout le mépris du ciel

Et je me soumettrai à la loi de tes rythmes – tu as été redoutable avant de l’oublier – dans la paix du départ que tu m’as refusé

Je t’écouterai hurler toutes les années perdues

Jours

2002

Toi et moi sommes désormais
Tous les murmures du passé
Nos mots ont tracé les rides
Avec l’acharnement des heures

Les rosaces de nos cieux profonds
Sont empreintes de nos émois
Entailles de plâtre et de peau
Témoins de tous les au revoir

Je suivais tes gestes tendres
Ton calme hésitant et j’allais
En te cherchant, me retrouver

Sur nous un seul et même jour
S’était levé infiniment –
Le temps sans crainte s’est achevé

2023

Un seul jour se lève, passant d’un horizon à l’autre – dis-tu –
Un seul jour d’amour, au calme hésitant, un jour de sommeil
Adossé à la nuit ardente et aux histoires féroces
Que je lis debout dans tes yeux quand tu me regardes jouir

Jadis, jadis, l’air avait ton parfum de fleur femelle –
Je séjournais, au rythme de l’amour, dans une folie
Profonde comme dans une sylve– tu habitais les scansions du ciel