Plage

Mon corps est une eau douce tombant dans le ciel bleu de ton regard, il te durcit à son rythme; nous retrouvons, dans un seul cri, l’été secret et ses chemins odorants.

Ce sont tes mains sur mon visage qui ont conduit la pluie, guidé ses lignes le long des lèvres; ce sont mes mains qui ont trouvé la source.

Nous nous adossons à la pierre calcaire qui garde la chaleur des mers, nos gémissements résonnent dans les carrières oubliées, nous nous aimons dans les pages de plâtre.

Bois

Nous marchons sur l’aube aux frondaisons de marbre, nos pieds brûlés par la végétation rugueuse – verdure saccadée, peaux de salamandre accrochées aux fougères, encoches humides du sang des sacrifices – la douleur est un jeu perdu dans l’heure originelle. Pourrons nous atteindre la promesse de la clairière ?

Oraison du bois mourant aux rebords de brûlure, chuchotements des toits sur les troncs craquelés – chair consumée de nos mémoires heureuses. Peut-être sommes-nous devenus la nouvelle tourbe amoureuse du ciel.

Absence

Je ne suis plus là mon ange, je me suis absenté. Tu n’as plus pour sentir ma présence que la caresse froide d’un souvenir. Ton dernier sourire m’a glacé : tu as noyé l’enfant qui voulait marcher avec toi dans le ciel. Il reste au fond de l’eau les ombres de nos corps faisant l’amour contre le courant qui t’a emporté.

Personnes

NOUS, somme de deux unités démultipliées, nos âmes dépliées comme des nappes destinées aux tables allongées, embrassant ceux que nous avons aimés, et qui restent en nous présents jusqu’à la fin du jour.

TU serais elle, par instants, tu serais elle lorsqu’elle fuyait et refusait de répondre, lorsqu’elle mordait dans les derniers fruits – elle a mené de front vivre et détruire – pour elle, il était impossible qu’il en fût autrement.

JE cherche, dans un continent de silence, l’ancien murmure, le métronome des origines, les premiers mots, les premiers pas, les frappes douces et régulières des doigts sur les touches noires et blanches du chant.

Nervosité

J’écris. Le soir surtout, à la frontière de la fatigue. Je pose les doigts sur les touches du piano à mots silencieux pour découvrir ce que mon corps recèle de tristesse : je les laisse courir ; ils suivent les instructions d’une âme absente. Je teinte de gris les pages virtuelles d’une interface opale. Je relate la vie de cet intime étranger qui marche dans mes pas. Je comprends qu’il s’agit d’un journal.

Depuis longtemps, je note que la peau de mes paumes se ligue contre moi. Sans que j’y prête garde, elle déclenche par simple effleurement de la périphérie du clavier de troublantes sélections de texte, des disparitions. L’œil rivé sur la fenêtre grise, je répare, recommence. Parfois, je lutte contre l’envie de frapper avec mes poings cet instrument de torture aléatoire – je sens la rage prendre possession de moi – il n’est pas sûr que je résiste longtemps à cette pulsion. Ne serait-ce pas un suicide lent ?

Et puis, une pensée se lève : ce monde, avec son démiurge engoncé dans les circuits occultes de l’ordinateur, n’a guère de sympathie pour moi. Mes mains se font alors plus légères – les mots, pendant quelques instants, s’alignent régulièrement. Je poursuis le travail, déambulant par l’imagination dans des pays que je croyais oubliés. Mais très vite l’écriture perd son apesanteur. Une ombre efface mes traces sur l’écran.

La nervosité est un tremblement subtil, l’esquisse frileuse d’un désaccord intérieur. Je me sens à la marge de la vie, ni dans la mienne, ni dans celle d’un autre. Il y a peut-être dans cette marge des beautés à découvrir.

Dehors, un nuage respire dans l’air froid où ta main a déchiré le soleil.

Sang

Corps de fille, corps de femme
Le bruit sourd de ton corps au dedans
Le sang des mots que tu as volés.

Et l’entaille où j’ai logé toutes les amours, vécues et imaginées.

Mains saisies, glissantes, froides
Oiseaux noirs dans le ciel d’une chambre
J’ai vaincu de mille manières et tout autant perdu

Mais les mots que tu gardes sont ceux du retour.

Rivières

Certaines rivières sont le silence, enfoui dans tes yeux
elles sont la boue, la vase
le vide qui vient.
Tu es le virage, aperçu trop tard,
la perte d’équilibre.

Certaines rivières grondent
elles se préparent au sommet des rêves
elles emportent l’usure des jours.
Tu es le visage, fugace, espéré
aperçu dans un reflet de l’eau.

Certaines rivières charrient des phrases,
des lignes de pierres qui se heurtent, des blessures
elles saignent.
Tu es le bruit battant
de la pluie.

Certaines rivières débordent, me débordent
mais les saumons qui brillent en inversent le cours
le pêcheur attend, pilier d’un pont de fils.

Texte écrit sur la proposition de Laura Vazquez dans son atelier Certains mots vivent dans ma gorge – avec Audre Lorde & Schopenhauer.

En mémoire de Jérôme, défenseur des espaces naturels et pêcheur dans les gaves pyrénéens évoqués par le beau documentaire « La rivière » de Dominique Marchais.

Pluie

Les jours de pluie n’ont pas d’aube – ils perpétuent la nuit dans la respiration pure de leur naissance – les herbes, les feuilles, les branches se couvrent du souffle gris du ciel, elles retrouvent leurs natures d’ombres. Notre féconde imagination s’est endormie, la terre a rangé ses couleurs divertissantes, son baiser est froid comme une vérité oubliée. Une main d’acier caresse le front, là où la pensée, lorsque le soleil est au zénith, s’échappe dans les vapeurs du mensonge – nous nous tenons entièrement nus dans la main humide du temps.

Philippe Moron

Kamanche

Dans le bois du mûrier, sous la peau, la vibration retenue, deux octaves sans fin

La pulpe des doigts glisse entre les cordes, les ongles se font oiseau

La main repliée frappe la porte de nos jardins – corps tourné vers la ronde – le ventre reçoit la plainte

La nuit viendra
Tenir l’archet
Du murmure
Dans notre gorge
Battements rapides
Du cœur

Onde vive distordue en étincelles
Libérée des anfractuosités de la matière

Cri de détresse, timbre désemmuré
Signal de chair contre ma peau

Attendre sans attendre,
Dans ta bouche,
La dernière crispation
De l’espace
Note fauve
Conclusion
De toutes les feuilles
Tombées une à une
Sur ton ventre


Le Kamanche ( « petit arc ») désigne une famille d’instruments à cordes frottées d’origine iranienne datant du IXe siècle.