Soupirs

Danses des lèvres. Soupirs des mains. Battements souples du bonheur. Instants perdus.


Entrer dans les draps, dans les bras des hommes – force partagée – prendre leur sexe, entrer avec eux dans mon corps – leur dévoiler le plaisir intime, et peut-être le leur rendre.


Parcourues les nuits à rebours. Traversées une à une les heures dures de l’enfance. Repoussées les terreurs derrière les battants de fenêtres restés clos : j’ai été volontaire.


Garder le premier amant du jour. Sur ton corps, aurais-je pu faire un seul fleuve de mes deux vies ?

Apaisement

Les émotions se sont perdues jadis dans les espaces feutrés, les chambres où des jeunes femmes me rejoignaient dans les après-midis de soleil – je goutais leurs lèvres, leur santé haut-perchée perçait ma poitrine – l’odeur de leurs sexes suffisaient à me faire croire au plaisir, chaque étreinte était le lieu d’un bonheur à venir.

Puis, j’ai été paresseux, la lassitude m’a désorienté – topique, topique, des lieux vides se sont succédé à d’autres, tout juste désertés – bientôt les mots eux-mêmes auraient fini par disparaître.

Le néant a rempli la vie des futurs divorces, la nature même du passé s’en est trouvée modifiée – je souris encore aux amères morsures de l’attente, j’attends que la foi, dans son jardin secret, renaisse.

Est-il trop tard pour découvrir la terre lourde des réalités oubliées, celles de l’enfance froide – et faire reverdir la colère ?

Je te regarde avec émerveillement – surprise – tu ne mens jamais.

Je ne sais pas mentir – mon corps a-t-il déjà cessé de plaire ? – Les mots tressés d’amour étranglent ma gorge d’une sourde indifférence.

Mes yeux griffés – tristesse des escarpements sur les mers de nuages – cherchent encore l’éblouissement.

Rien n’est plus tenace que l’odeur de la chaleur partagée, mes seins effleurent les draps lisses comme des paupières closes.

Cannabis

Composition, Nicolas de Staël, 1948 (photographie personnelle)

S’efforce-t-il
de s’arracher
à ce tombeau
—retrouver son corps entier, pouvoir marcher enfin ?
Ses bras chavirent
son âme est obscurcie
par une confusion de rameaux
—disloqués, ils cherchent le ciel en vain.
Nos mains coupées
par le désespoir
tombent entre ses doigts
—fanées, si loin du cœur.

Aline Angoustures

Mémoire

Œuvre de l'artiste Rabee Baghshani
Œuvre de l’artiste Rabee Baghshani, utilisée pour la représentation « Unveiled, Three Tableaux of Maryam » en juin 2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

« La mort viendra du ciel ». 

J’écoute en moi siffler les bombes comme elles sifflaient dans la mémoire de ma mère, bien avant la fuite – je n’ai jamais su ce qu’elle voyait dans le sillage des avions – était-ce un ciel couchant semblable à celui-ci ? Où suis-je ?

Je parcours des yeux la nuit inversée, éclairée, comme un miroir de pluie, par l’ombre astrale des réverbères sur les bitumes détrempés, mon cœur battant au rythme des pas des danseurs que la rue a improvisés. Est-ce l’écho mélancolique de leur chanson qui m’a immobilisée ? Je reste debout, avec vous, sur cette place, surprise d’y entendre la musique de mes joies éperdues et non le feu de la mort que nous attendons ensemble.

Jadis, j’arpentais les rues sèches du pays des roses, du pays où s’enfante la guerre, faute de femmes libres à aimer – Il les a enfermées dans un linceul noir sans lequel elles seraient nues, roses de chair, pourchassées comme je l’ai été – ô les yeux acérés comme des couteaux ; ici, les avenues, les places devenues familières – le lait du plaisir entre les mains et les seins ronds des sirènes d’une fontaine, exposée comme une noire espérance ; là-bas le bouillonnement des fontaines de sang de Téhéran – sang des martyrs, sang des victimes violées et massacrées pour avoir levé un voile. 

Dans ma mémoire, dans mes livres, sommeillaient tant de guerres du passé, de guerres lointaines et silencieuses. Mais il n’est pas de guerre lointaine, le ciel la transporte – leurs croyances, leurs drones, leurs avions – et les images sur les smartphones, de proche en proche, ré-enfantent la haine en propageant son souffle sur celles qui se sont libérées. 


Le linceul noir est le titre d’une opérette écrite vers 1920 par Mirzadeh Eshghi, poète iranien, né en 1893 et assassiné à Téhéran en 1924. Dans l’opérette il assimile le voile à un linceul enveloppant les femmes qui, à l’instar des morts enfermés dans les tombes, privés de lumière et d’air, vivent dans les ténèbres. L’opérette s’achève par un appel à combattre le voile. « Tant que la femme est dans ce linceul », dit le poète, « la moitié du peuple d’Iran sera morte ». Cité par Chahla Chafiq dans « Le voile des femmes, miroir magique de la modernité mutilée », in Islam politique, sexe et genre. Presses Universitaires de France, 2011

elles seraient nues : expression désignant les femmes sans voile R.M. Khomeiny, (À la recherche de la voie dans les mots de l’Imam, la femme), ibid

Bore-out

Chaque geste nouveau me pèse, le mouvement m’intimide – je ne sais plus lui donner d’intention, chaque résolution se perd dans le soupçon – le regard se disperse dans une visée absurde, une sourde méditation le remplace.

Seuls les gestes auxquels je ne pense plus se poursuivent à travers l’encre du passé commun – la fatigue et moi réunis dans un intime éloge de la mort ou du commencement de la vie – je sens la rouille paralyser leurs courses jusqu’aux objets éteints.

Parfois, ils se déroulent dans un espace où se fanent les ombres.

Les mots dans la gorge
concrétions de sel
en moi, le bruit de ressac
geste de l’eau brisée
sur la pierre des origines
– plus présente que jamais.

Geste de l’écriture
frapper l’âme tendre du papier
glisser les mots dans son désir
adresser ce que l’on tait au silence
confondre vivre et aimer – pour qui ?

Le mensonge m’étreint jusqu’au lever du jour.

Nue

se dévêtir, se déshabiller seul, lentement,
abandonner au sol les bijoux et les bagues, les habits confortables d’une vie qui s’échappe,
sentir le froid mordre la chair sur le carrelage lisse d’une muraille nue,
sentir la faim tordre le ventre au milieu des vestiges d’une vie d’abondance,
regarder les signes du bien-être éparpillés dans des cartons cabossés, regarder dehors,
effeuiller en soi l’arbre malade qui s’endort sous la neige sale emmaillotée de glaise,
s’envelopper dans le vent lourd qui disperse les souvenirs, les paroles d’amour,
se rappeler les sensations du premier vide, en soi en dehors, dehors tout en soi,
se rappeler les regards des animaux gelés, les saisons assourdies de silence,
les pas sur les terres blanches, la solitude des bois,
se souvenir des enfants de l’hiver, des jeux orgueilleux, des morsures du plaisir différé,
sourire d’être soi, sourire de retrouver les traces de ses pas dans l’espace roux de l’automne,
sentir son ventre libéré se gonfler d’une encombrante vie

faire glisser un à un les mots sanglants sur la sève des pages abandonnées aux valses de l’air
suivre leurs mouvements effrénés, danser sur le crissement des souvenirs d’amour,
devenir flamme, feu de joie et salamandre,
traverser le rideau de l’absence
puis réinventer en soi la lente berceuse absente d’un passé inarchivé
retrouver celle que l’on a chantée, le cœur léger, aux marches du lit, pour l’enfant de l’automne,
écouter à nouveau les pas syncopés du clavier où s’accrochent les lettres dans la neige tôt venue
entrelacer ses phrases aux ramures d’une autre vie
laisser tomber celles qui n’ont plus la douceur de la peau
se dénuder, encre rouge revenue des présents oubliés,
libérer l’attente qui attend…

Marche

Je reprends la route sèche de mon cœur sans mémoire – les mots sont les cailloux désordonnés et les phrases la trace argileuse du chemin, presque effacée dans le chaos lumineux des premiers jours – suivant la ligne qui glisse sur l’horizon où se fondent les messages secrets des rares souvenirs. L’horizon tremble comme la gaze d’une pensée volatile. Derrière son orbe de bronze je devine la fin d’une existence fragile, sans regret, sans espoir, sans douleur. Je regarde fixement le trou où la lumière des astres disparus brûle intensément : un voile gris embrumera mon âme si ma colère ne déchire plus le ciel.

Il me faut gratter la terre – tour à tour grotesque animal, chair sublimée, vapeur incandescente, âme fauve à canon d’électron – des images plein les yeux, souvenirs ou mensonges. Et il me faut hurler nu et sexe dressé, honte bue, dans le faisceau d’étoile, enveloppé des voix grondantes et des yeux ombrageux des spectres du monde, pour disparaître en eux derrière l’effort de la marche, avec les pieds ensanglantés et le ventre chaud, dans la douceur du jour qui s’éteint. Dans mes mains, les stigmates d’un Christ fatigué, avant d’imaginer son sourire.

J’ai démonté pierre à pierre le mur de refend, ma mémoire brûlée par un astre perdu a été emportée dans ce territoire longtemps hermétiquement scellé ; j’y ai revu le cloaque, l’eau de ce fleuve immobile, une ancienne robe blanche, décomposée; j’ai cru apercevoir une autre existence, qui cheminait avec la mienne, dans la pénombre.

Me faut-il, avant la fin que mon esprit fatigué pressent, reconstruire ce mur, retrouver la force de la colère et de l’oubli, recréer le calcaire avec ce qui gît dans les profondeurs, ou en faire disparaître jusqu’aux fondations, laisser se déverser cette eau alourdie vers un lit de galets et apprendre à y marcher, pieds nus ? Ce que je vous dirais alors, de ma voix réunie, je l’ignore encore.

Argile

1995

Du marbre de la cheminée
Les vagues intimes retirées
Sur les coquillages immobiles
Nos corps enroulés sur eux-mêmes
Profondeur où les mots reposent

Sur le calcaire, les longues pluies
Souvenir des chaleurs marines
Reflet des vitres entrouvertes
Nos mains d’argiles ressemblantes :
Les images de nos solitudes

Couloirs sonores, chambres d’écho
Pages de plâtre de tous les murs
Au grand silence du zénith
Le froissement du lit ouvert
Sur les anciennes carrières de gypse

2023

Quais offerts, songes de retour
Asphalte brillant sous l’ondée
Miroir où nos peaux ont cherché
La danse incandescente des larmes

Le soir, la ville en nous dissoute
Respirer l’air des chemins
Voir la soie des fils que la lune
Tisse pour orienter nos pas

Les mots s’éboulent en agrégats
De terre – Argiles, sables, limons –
Détachés de la roche mère
Sur la peau durcie des années

Jours

2002

Toi et moi sommes désormais
Tous les murmures du passé
Nos mots ont tracé les rides
Avec l’acharnement des heures

Les rosaces de nos cieux profonds
Sont empreintes de nos émois
Entailles de plâtre et de peau
Témoins de tous les au revoir

Je suivais tes gestes tendres
Ton calme hésitant et j’allais
En te cherchant, me retrouver

Sur nous un seul et même jour
S’était levé infiniment –
Le temps sans crainte s’est achevé

2023

Un seul jour se lève, passant d’un horizon à l’autre – dis-tu –
Un seul jour d’amour, au calme hésitant, un jour de sommeil
Adossé à la nuit ardente et aux histoires féroces
Que je lis debout dans tes yeux quand tu me regardes jouir

Jadis, jadis, l’air avait ton parfum de fleur femelle –
Je séjournais, au rythme de l’amour, dans une folie
Profonde comme dans une sylve– tu habitais les scansions du ciel

Nuits

1994

Franchis le seuil bleu, porte ouverte sur mon sommeil
Débordé, plonge ton corps, loin, comme une joie,
Très loin enfoncée dans ma chair, avant mon cri
D’abord retenu, marque-moi de ton ivresse

Je suis la nuit ouverte par ta langue

2023

Je suis la ville couchée dans l’ignorance
Qui te retient d’entrer dans ma nuit
Les parfums amers du désir te cachent encore à moi
Bientôt je livrerai ta lumière sacrée à l’obscurité de mes doigts

Le temps existe par l’oubli de nos futures étreintes