Clarté

Helene-et-Rene-Guy-Cadou-s

Le mot clarté me parait être le cœur de ce poème de René-Guy Cadou, dans tous les sens du terme. Il n’apparait certes qu’une seule fois mais dans un vers magnifique en forme de conclusion.

Le poète, qui évoque auparavant une enfance où l’obscurité figure la tristesse (« J’ai toujours habité de grandes maisons tristes/ Appuyées à la nuit comme un haut vaisselier »), écrit enfin (« Mais je m’aimais ah ! je m’aimais comme on élève/Au-dessus de ses yeux un enfant de clarté »). La clarté est ici l’espoir que symbolise la lumière (et fait écho avec le soleil, plusieurs fois évoqué) et l’écriture ( « ensoleillé dans les cordages d’un poème »). J’adore cette image de l’enfant soulevé au-dessus des yeux, qui parle à chacun je crois et est en même temps transformée par le mot clarté. Le vers est ainsi révélateur de la poésie de René Guy Cadou, d’une simplicité apparente et revendiquée, mais pleine de métaphores subtiles et de résonances avec la nature. Ainsi, ce qu’écrivait Cadou à propos de la peinture « un jet de lumière unique, une concentration de rayons avisés sur les étonnantes profondeurs de la réalité quotidienne », peut s’appliquer à sa poésie.

Comme souvent chez Cadou le poème est écrit en alexandrins (vers de 12 pieds) et rimé, mais pas entièrement. L’alexandrin était essentiel pour Cadou qui y voyait un rythme proche des battements du cœur. L’influence moderne est visible dans l’absence de ponctuation et dans une propension à « casser » les vers et les rimes (selon une analyse de Gérard Genette). Cadou se situe donc dans une recherche d’équilibre entre le moderne et l’accessible. Ainsi écrit-il dans Usage interne:

Sans vouloir faire fi des récentes conquêtes surréalistes, qu’il soit permis d’écrire que toute poésie ne redeviendra audible qu’en revenant à une simplicité, une pureté, une identité somme toute élémentaires

J’ai toujours habité…

J’ai toujours habité de grandes maisons tristes
Appuyées à la nuit comme un haut vaisselier
Des gens s’y reposaient au hasard des voyages
Et moi je m’arrêtais tremblant dans l’escalier
Hésitant à chercher dans leurs maigres bagages
Peut-être le secret de mon identité
Je préférais laisser planer sur moi comme une eau froide
Le doute d’être un homme Je m’aimais
Dans la splendeur imaginée d’un végétal
D’essence blonde avec des boucles de soleil
Ma vie ne commençait qu’au-delà de moi-même
Ébruitée doucement par un vol de vanneaux
Je m’entendais dans les grelots d’un matin blême
Et c’était toujours les mêmes murs à la chaux
La chambre désolée dans sa coquille vide
Le lit-cage toujours privé de chants d’oiseaux
Mais je m’aimais ah ! je m’aimais comme on élève
Au-dessus de ses yeux un enfant de clarté
Et loin de moi je savais bien me retrouver
Ensoleillé dans les cordages d’un poème.

René Guy Cadou est né le 15 février 1920 à Sainte Reine de Bretagne, village situé à 15 kilomètres de Saint Saint-Nazaire dans la grande Brière. Il y passe les dix premières années de son enfance, dans une ambiance d’école (il est fils d’instituteurs), de vie paysanne et de scènes de chasse. Ses poèmes et son texte autobiographique Mon enfance est à tout le monde évoquent ce pays de marais, et l’atmosphère de l’enfance. En 1927, ses parents déménagement à Saint-Nazaire puis à Nantes. La ville ne sera cependant jamais son univers et sa poésie demeurera très liée à la nature, à la ruralité, à la frugalité.

En 1936, Cadou fait la connaissance de Michel Manoll dans sa librairie de livres anciens à Nantes, Place Bretagne. Il lui fait lire Rimbaud et l’initie à la poésie contemporaine à travers Pierre Reverdy et Max Jacob.

La vie de Cadou est marquée par plusieurs drames : le décès de sa mère en mai 1932,  celui de son père en janvier 1940, et, bien entendu, la guerre. En juin 1940, il est mobilisé et se retrouve dans la retraite à Navarrenx puis à Oloron-Sainte-Marie où, malade, il est hospitalisé puis réformé le 23 octobre. Il regagne alors la région nantaise. Avec Jean Bouhier, Michel Manoll, Luc Bérimont, Jean Rousselot et d’autres, il fonde en 1941 une  Ecole de Rochefort (Rochefort sur Loire, entre Loire et Layon), mouvement d’amitié et d’échange poétique, « cour de récréation » et non « école » au sens normatif du terme.

Le 17 juin 1943 il rencontre Hélène Laurent originaire de la région de Guérande, elle-même passionnée de poésie et qui commence à en écrire. Il épouse son grand amour en 1946 et s’installe comme instituteur titulaire à Louisfert, village situé à 3 km de Châteaubriant. Louisfert devient un lieu de rencontres avec les amis-poètes ou artistes et il échange une importante correspondance littéraire. Tous les soirs après la classe, l’instituteur raccroche la blouse grise et le poète monte « à l’avant du navire ». La chambre de veille se trouve au premier étage et donne sur la campagne, « la grande ruée des terres… « . Il écrit là le plus clair de son œuvre poétique, ayant le pressentiment qu’il « ne fera que quelques pas sur cette terre ». Atteint d’un cancer, il disparaît le 20 mars 1951. Sa femme Hélène quitte ensuite Louisfert pour un poste de bibliothécaire à Orléans. Elle-même poète, elle publiera de nombreux recueils et aura son propre cheminement tout en consacrant une énergie considérable pour promouvoir l’œuvre de René.

« Toute la poésie qui coule de source, se jette dans la mer, tend à rejoindre l’universel « , disait-il.

Pour aller plus loin

Site officiel Hélène et René Guy Cadou

Le Musée Cadou sur You tube

Michel Baglin, René Guy Cadou : Poésie la vie entière, revue Texture

Sur Hélène, La pierre et le sel, actualité et histoire de la poésie

Un portrait sur le blog de Robert Duguet

Cadou chanté par Martine Caplanne et par Paul Dirmeikis ici et

René Guy Cadou, de Louisfert à Rochefort-sur-Loire, un film de Jacques Bertin Réalisation : Annie Breit

René Guy Cadou dans les Archives des émissions de la BIP (Brigade d’Interventions Poétiques)

7 réflexions sur “Clarté

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