1998
Frissonnements des ombres de l’arbre
À la fenêtre, branches prises dans
Tes mots, chanson apprise sur les
Lèvres, l’aveu à travers les feuilles
Des nervures de l’exaltation
La sève élaborée parcourt
Le chemin profond de nos ébats
Nous nous sommes encerclés de nos bras
L’un à l’intérieur de l’autre
Dans la fureur d’un centre de soi
2023
Il a poussé à chaque rencontre dans le voile de mes paroles, impatient de prendre racine en toi, quand il ne l’aurait pas fallu – certaines greffes sont indésirables
Il pousse chaque nuit dans le souvenir entêté des rêves – avons-nous vécu toutes ses joies, avons-nous fait l’amour si longuement ?
Il pousse à l’opposé du ciel – mes yeux se perdent dans des frondaisons folles qui me cachent le jour – que ferais-je aujourd’hui, sous la terre, des vibrations de lumière ?
Dans ce très beau double poème, l’arbre cristallise l’arc de vie, la mémoire, le désir et l’attachement.
En s’appuyant sur la métaphore de l’arbre et de son champ lexical, le premier poème met en scène la naissance et la montée du désir jusqu’à son point culminant représenté par la fusion des corps et de l’esprit des amants. Les « frissonnements » du désir entrent presque par effraction dans la vie de la narratrice par une entrée dérobée (la fenêtre). Le désir se présente comme une force, une tension qui guident le regard de la narratrice vers cet objet (l’être aimé) et même l’emprisonne comme le suggère l’image « des branches prises dans tes mots ». Ces mots du désir que les troubadours excellaient à chanter dans le secret d’un jardin pour séduire la dame de leur cœur. Amour idéalisé, car rendu inaccessible par le rang de l’objet de leur désir. Du jardin secret, on en retrouve l’image avec les vers « chanson apprise sur les lèvres, l’aveu à travers les feuilles ». Les amants ont créé une langue connue d’eux seuls qui resserre l’emprise du désir et renforce l’attachement qui les lie. Cette connivence est accentuée par le fait que les amants se cachent aux yeux du monde et évoluent dans un univers qu’ils ont façonné par ce désir qui, s’il n’est pas défendu et inaccessible (comme dans l’amour courtois), est exclusif et les tend l’un vers l’autre. Dans la seconde strophe, le désir franchit une étape supplémentaire dans cette quête de fusion des corps et de l’esprit. L’image de l’arbre se superpose à celle du corps des amants pour met en avant l’intensité grandissante du désir charnel. , « Nous nous sommes encerclés de nos bras, l’un à l’intérieur de l’autre dans la fureur d’un centre de soi » évoque une fusion physique et émotionnelle intense où les limites entres les deux amants s’estompent et disparaissent. Cela exprime l’attachement profond entre les amants où les bras/branches sont inextricablement emmêlés. Dans cette « fureur d’un centre de soi », les amants se trouvent en harmonie totale, cherchant à combler leur désir d’union et d’attachement absolu.
Le second texte qui se présente comme une adresse à l’être aimé porte un regard sur cette passion amoureuse qui lia fortement les deux amants. La distance temporelle apporte une tonalité nostalgique, voire mélancolique sur cette relation du passé. L’allégorie de l’arbre est reprise pour souligner à la fois le temps qui passe, mais aussi pour manifester la présence insistante des souvenirs de cette relation. Si le premier poème utilisait l’arbre comme métaphore du désir et de l’élan vital en se concentrant sur la partie visible de l’arbre, le deuxième poème en tournant son regard vers le passé plonge dans le réseau racinaire de l’arbre qui se développe à l’abri des regards des vivants. Le chagrin, le regret de cet amour passé poussent le narrateur à se réfugier loin de la lumière, dans le terreau de ses souvenirs. La puissance vitale des racines (souvenir du désir) remplace celle de la sève (désir). L’image de « désir qui a poussé dans le voile des paroles, impatient de prendre racine » en l’être aimé renvoie bien sûr au premier poème, mais aussi au sentiment d’emprisonnement douloureux qui envahit l’esprit du narrateur. Ce dernier va jusqu’à regretter cette relation passionnelle (« certaines greffes sont indésirables ») par le manque qu’elles provoquent lorsque l’être aimé disparaît. Dans la deuxième strophe, le narrateur s’interroge sur sa perception de la réalité et de ses souvenirs. Ces derniers, « toutes ses joies » sont si éloignées de sa réalité qu’il en vient à douter de leur existence. Rêve-t-il ? Est-il conscient ? « Il pousse chaque nuit dans le souvenir entêté des rêves » (la pièce de théâtre de Calderón intitulée « la vie est un songe » me vient immédiatement à l’esprit.) La dernière strophe montre bien que les souvenirs du désir sont si profondément enracinés dans son corps et son esprit qu’ils obscurcissent l’horizon du désir et de vie. Ses « yeux se perdent dans les frondaisons folles qui (lui) cachent le jour ». Il pousse à l’opposé du ciel (la lumière) et l’entraîne vers l’obscurité. C’est son désir même de vie qui semble atteint. Pourtant, le manque (le désir) est le moteur de la vie. Ce que nous croyons mort sera l’humus où de nouvelles racines puiseront leur substance et transmettront la vie, et avec elle ce puissant désir d’exister : « des vibrations de lumière ? »
« Je vis de mon désir de vivre » écrit Miguel de Cervantès; « La vie se passe tout entière à désirer… » écrit Jean de La Bruyère.
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