Plage

Mon corps est une eau douce tombant dans le ciel bleu de ton regard, il te durcit à son rythme; nous retrouvons, dans un seul cri, l’été secret et ses chemins odorants.

Ce sont tes mains sur mon visage qui ont conduit la pluie, guidé ses lignes le long des lèvres; ce sont mes mains qui ont trouvé la source.

Nous nous adossons à la pierre calcaire qui garde la chaleur des mers, nos gémissements résonnent dans les carrières oubliées, nous nous aimons dans les pages de plâtre.

Bois

Nous marchons sur l’aube aux frondaisons de marbre, nos pieds brûlés par la végétation rugueuse – verdure saccadée, peaux de salamandre accrochées aux fougères, encoches humides du sang des sacrifices – la douleur est un jeu perdu dans l’heure originelle. Pourrons nous atteindre la promesse de la clairière ?

Oraison du bois mourant aux rebords de brûlure, chuchotements des toits sur les troncs craquelés – chair consumée de nos mémoires heureuses. Peut-être sommes-nous devenus la nouvelle tourbe amoureuse du ciel.

Absence

Je ne suis plus là mon ange, je me suis absenté. Tu n’as plus pour sentir ma présence que la caresse froide d’un souvenir. Ton dernier sourire m’a glacé : tu as noyé l’enfant qui voulait marcher avec toi dans le ciel. Il reste au fond de l’eau les ombres de nos corps faisant l’amour contre le courant qui t’a emporté.

Battements

La pluie tombe des nuits entières sur les tuiles, elle a le battement irrégulier de la douleur.
Ces larmes longtemps contenues vont dégager un ciel neuf – voilà l’espérance.
Et pourtant elle frappe les touches du piano, valse des souvenirs sur les quais humides – noirs et blancs – elle contourne les vents changeants, elle est l’orage du plaisir, elle étreint les mensonges du passé et fait son tempo de la joie.

Notre cœur s’y affole.

Poisson-froid

Je suis une lame qui vient du fond de l’eau, j’enroule sur ta peau mes épines de glace pour t’emmener au-devant de chacune des morts dont nous avons tous les deux hérité. Jadis, je me suis éloigné de la chaleur du centre, j’en ai gardé des velléités de conquêtes – toucher le ciel sombre au-dessus de la lourde matière qui emprisonne mon âme, je n’y ai trouvé que la brûlure des mensonges.

Mais de ma retraite salée, j’ai aperçu les reflets féminins de l’océan – sans tes jambes ouvertes sur l’aube, j’aurais fermé les yeux et oublié mon corps.

Personnes

NOUS, somme de deux unités démultipliées, nos âmes dépliées comme des nappes destinées aux tables allongées, embrassant ceux que nous avons aimés, et qui restent en nous présents jusqu’à la fin du jour.

TU serais elle, par instants, tu serais elle lorsqu’elle fuyait et refusait de répondre, lorsqu’elle mordait dans les derniers fruits – elle a mené de front vivre et détruire – pour elle, il était impossible qu’il en fût autrement.

JE cherche, dans un continent de silence, l’ancien murmure, le métronome des origines, les premiers mots, les premiers pas, les frappes douces et régulières des doigts sur les touches noires et blanches du chant.

Nervosité

J’écris. Le soir surtout, à la frontière de la fatigue. Je pose les doigts sur les touches du piano à mots silencieux pour découvrir ce que mon corps recèle de tristesse : je les laisse courir ; ils suivent les instructions d’une âme absente. Je teinte de gris les pages virtuelles d’une interface opale. Je relate la vie de cet intime étranger qui marche dans mes pas. Je comprends qu’il s’agit d’un journal.

Depuis longtemps, je note que la peau de mes paumes se ligue contre moi. Sans que j’y prête garde, elle déclenche par simple effleurement de la périphérie du clavier de troublantes sélections de texte, des disparitions. L’œil rivé sur la fenêtre grise, je répare, recommence. Parfois, je lutte contre l’envie de frapper avec mes poings cet instrument de torture aléatoire – je sens la rage prendre possession de moi – il n’est pas sûr que je résiste longtemps à cette pulsion. Ne serait-ce pas un suicide lent ?

Et puis, une pensée se lève : ce monde, avec son démiurge engoncé dans les circuits occultes de l’ordinateur, n’a guère de sympathie pour moi. Mes mains se font alors plus légères – les mots, pendant quelques instants, s’alignent régulièrement. Je poursuis le travail, déambulant par l’imagination dans des pays que je croyais oubliés. Mais très vite l’écriture perd son apesanteur. Une ombre efface mes traces sur l’écran.

La nervosité est un tremblement subtil, l’esquisse frileuse d’un désaccord intérieur. Je me sens à la marge de la vie, ni dans la mienne, ni dans celle d’un autre. Il y a peut-être dans cette marge des beautés à découvrir.

Dehors, un nuage respire dans l’air froid où ta main a déchiré le soleil.

Sans toi

La nuit perd ses ailes
sans toi
haridelle de grès
nues de poix.

Les épaules et la gorge
sous les draps
le jour coule doucement
sur toi.

La joie existe en soi
dis-tu
la joie n’existe pas
sans toi.

Sans toi
une pluie acide
tombe de la nuit
-Elle bat dans mon cœur.

Sous ta peau
une pointe de flèche
-l’ancienne joie,
inversée.

Les images du couchant
sont de cendres
– j’ai titubé
dans tes phrases.

Sang

Corps de fille, corps de femme
Le bruit sourd de ton corps au dedans
Le sang des mots que tu as volés.

Et l’entaille où j’ai logé toutes les amours, vécues et imaginées.

Mains saisies, glissantes, froides
Oiseaux noirs dans le ciel d’une chambre
J’ai vaincu de mille manières et tout autant perdu

Mais les mots que tu gardes sont ceux du retour.