Mimoza Ahmeti, poétesse albanaise, a présenté à Paris le 5 octobre 2025 son livre de poésie Pauvres notions, publié chez L’Incertain en mai 2025. Elle a souhaité une présentation croisée avec le livre Le divan double, que j’ai écrit avec Philippe Moron, publié aux éditions Unicité en juin 2024.
Les temps de l’écriture
Mimoza a voulu que nous présentions le cadre philosophique et méthodique de nos livres et de notre poésie.
L’ensemble Les Sauvages lors de la représentation du Divan Double en janvier 2025. De gauche à droite Jean-Luc Bresson, Jérôme Joubert, Bénédicte Bezault, Michel Viktorovitch, Pierre Sliosberg. Photographie de Patrick Hadjadj
Le recueil Le Divan Double, publié par les éditions Unicité en juin 2024 dans la collection Chantelangue & Compagnie dirigée par Laurent Desvoux-Dyrek, est devenu un spectacle musical. Après une première représentation en janvier 2025 à Paris, il va être renouvelé et joué à Belle-Île-en-Mer pour le festival Les moments musicaux. Les répétitions ont recommencé. L’occasion de s’interroger…
Philippe Moron
A quoi servent les auteurs des poèmes lors d’une répétition ? C’est la question que nous nous posons à chacune d’elle, devant les musiciens, l’interprète, la récitante, et surtout « aux côtés » du « directeur musical », c’est-à-dire la personne à l’origine du projet musical, et qui, par le choix des partitions, des affects qui colorent (il est plus juste de dire recolorent) les vers tirés du recueil, régit et compose le spectacle. Cette question n’est pas rhétorique. Elle reflète une véritable interrogation. Quelle est notre place ? Quel est notre rôle ? Au-delà, quels sont les rôles de chacun dans la conception du spectacle ?
D’abord, de notre strapontin (métaphoriquement l’endroit que nous aurions choisi pour écouter chacun), en retrait du « directeur », nous attendons le moment de notre intervention.
Lorsque la récitante parle sur la musique, le directeur vérifie que phrasé et rythme soient calés sur les notes : c’est sa prérogative, il a arrangé leur rencontre, là où musique et voix (hors chant) pouvaient se combiner. Il a compris et interprété l’intention des auteurs, il a une idée précise de l’intonation qui en renforcera l’émotion.
Michel Viktorovitch
Parfois, d’un regard en biais, vaguement inquiet, il interroge l’un des auteurs. L’intention du texte lui échappe. L’un de nous (selon le texte) sort de l’ombre, improvise une réponse en mobilisant l’émotion qui présidât à la rédaction d’un vers, tente avec quelques images d’affermir l’interprétation. Rôle ingrat mais nécessaire, où il faut colmater une brèche avant que le doute ne s’infiltre comme un filet d’eau dans les yeux de la récitante. Plus tard, cet instant reviendra en mémoire. Que ne pouvons-nous, nous-aussi, d’un regard ou d’un filet de voix, transmettre le sentiment juste à celle qui prête ses lèvres au poème ?
Bénédicte Bezault
Aline Angoustures, photographie de Patrick Hadjadj
Parfois l’un des auteurs, Aline, rêve d’une conversation hors répétition avec la récitante, de lui conter ce très long voyage ponctué des premiers textes, le chemin de sa voix qui lui a été ainsi offert. Parfois, l’un des auteurs, Philippe, rêve d’un dédoublement, d’une récitante qui serait chanteuse, d’une chanteuse qui serait interprète, deux personnes sur scène, se regardant jouer l’une et l’autre, vivre l’émotion, le dédoublement (puisqu’il s’agit du thème du divan double), de celle qui aime et a aimé. Ainsi, la répétition devient retour, souvenir du moment de l’écriture, don d’une émotion.
Bénédicte Bezault, 28 janvier 2025, photographie de Patrick Hadjadj
Informations pratiques : festival Les Moments musicaux de Belle-Île-en-Mer, avec Stefan Cassar, Le Palais, Chapelle Saint Sébastien 45 avenue Carnot, 19 aout 2025 puis au Patronage laïque Jules Vallès, Paris XVe, 16 janvier 2026.
Quand le jour se fait nuit, buisson pourpre des veines Le cœur déborde les alexandrins L’ictus bat la mesure, efface la mémoire Et l’horloge qui toujours écrit le même mot S’arrête à ce point Après la turgescence La ligne d’étoiles, ponctuation du silence
Bientôt la nuit, bientôt la nuit et ton odeur Notre dernière lueur
A propos de « Théorème de l’inachèvement » de Christophe Condello.
Christophe Condello nous a fait l’honneur de nous transmettre son très beau recueil, dont le titre fait référence à la propriété d’une théorie comprenant une formule qui ne peut être formulée, vérifiée. Cette formule est-elle la mort, ou, comme le dit l’auteur en citant Aristote, l’essentiel en toute chose, la fin ? Cette référence, placée juste avant le dernier poème dédié à son père, « parti trop tôt » comme l’écrit Christophe Condello, répond comme en écho à la citation de Leonard Cohen placée au début du recueil « Il y a une fissure en toute chose c’est ainsi qu’entre la lumière ».
Là-haut, près de la fenêtre, les branches du faux-acacia tordues comme des torches dans l’air du soir. Une ombre s’élève en torsades laineuses vers les oiseaux qu’elle affole. Des images se dédoublent, aplaties dans l’âme du temps en feu. Ce n’est pas la fumée qui fait pleurer les yeux, mais la chaleur qui monte par bouffées incohérentes.
Flamber, encore, sans détruire le visage, se consumer à l’intérieur en laissant son cœur froid comme la cendre. Bientôt l’arbre roux retrouvera la tourbe du jardin : si le ciel devient bleu, je regarderai le monde chuter ; je foulerai la terre de mes pieds nus si la forêt, en moi, pousse.
Nos corps, eux, se passent de mémoire. Ils savent, dans le noir, marcher dans le présent.
Là, derrière quelques photos, dans un dossier où des mains ont placé d’autres clichés, il y a des dates, des mots pâles, des souvenirs à peine plus gros que la tête d’épingle qui perfore la chair à l’intérieur de l’âme, en laissant, sur les pommettes, quelques lignes de sang. Les doigts cherchent à retenir un sourire que le papier absorbe, les yeux, autrefois gênés de regarder ceux qui les regardaient, restent fixés dans le vide d’un éclair de xénon.
Les lèvres tremblent un peu dans l’air du soir. Les pieds se sont glacés. Le front est chaud de l’évaporation de la mémoire quand les mains cherchent d’autres images, celles que l’on a perdu derrière le rideau écarlate du temps.
La paix n’a pas de présent. Elle dort sous les baisers, les fleurs salées de la houle, les fumées de bateaux.