Secret

Plaque sur la maison où le poète Félix Arvers est né le 23 juillet 1806, 1 rue Budé, Paris 4e arrondissement sur l’Île Saint-Louis

Un secret est le titre d’un sonnet d’Alexis-Félix Arvers qui fut, pendant un siècle, l’une des poésies les plus récitées et les plus connues.

Le sonnet s’ouvre avec les deux hémistiches de construction semblables du premier vers « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère ». Ces deux termes (secret/mystère) placés en ouverture ne sont pourtant pas des synonymes: le premier est humain et peut-être révélé par celui qui le connaît, le mystère est d’ordre divin et ne peut être révélé comme le secret, on ne le connaîtra jamais; il est inaccessible. On imagine alors que le secret devrait être plutôt associé à la vie et le mystère à l’âme, mais c’est l’inverse qu’écrit le poète.

Les deux premières strophes sont principalement construites avec des alexandrins dont la césure centrale donne un rythme et le sentiment d’un effet miroir ou d’une réponse apportée dans le même vers. Si les rimes de deuxième strophe sont des rimes embrassées comme le veut la tradition, celles de la première sont en revanche croisées. Très différents sont les deux tercets avec la nouvelle rime en [pas] qui les clos.

Quel est donc le secret de ce poème ? Le poète écrit un amour « en un moment conçu », jamais exhaucé et pourtant éternel : « Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre/ N’osant rien demander et n’ayant rien reçu. » L’une des raisons du succès de ce texte est la douleur de l’amour non partagé qu’il exprime, une plainte renforcée par l’assonance en [an] fréquente tout au long du poème. Mais son succès et son lien avec le mot secret tient aussi aux questions qu’il pose  : quel est l’obstacle infranchissable qui a conduit l’auteur à garder secret cet amour ? Quelle est la femme à laquelle il s’adresse ?

L’énigmatique femme ne cessa d’intriguer et de faire parler les contemporains du poète. Le texte aurait été rendu public pour la première fois dans le salon littéraire de Charles Nodier. Dans la bibliothèque de l’Arsenal dont il était le conservateur en chef depuis 1824, Charles Nodier accueillait en effet chaque dimanche soir toute l’élite littéraire et artistique durant les dernières années de la Restauration et les premières années de la Monarchie de Juillet. C’était l’un des hauts lieux du romantisme parisien où venaient Victor Hugo, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Théophile Gautier, Nerval, Delacroix, Liszt…Or, la fille de Charles Nodier, Marie, était la Muse de ce salon, ce qui fit croire que c’est à elle qu’il s’adressait ce poème. Certains ont pensé à Adèle Hugo, la femme de Victor Hugo, qui fréquentait ce salon, à cause de deux rimes du dernier tercet : « fidèle » et « d’elle » qui feraient écho au prénom Adèle. Aujourd’hui, l’hypothèse dominante est qu’il s’agit de son amour d’adolescent, une jeune fille de son âge qu’il ne put ni épouser ni courtiser et qui mourut très jeune.

Alexis-Félix d’Arvers, notaire qui se rêvait écrivain, put mener une vie de dandy grâce à une douzaine de comédies légères qu’il fit jouer avec un certain succès et lui permirent et de fréquenter d’autres auteurs, notamment Alfred de Musset dont il était vraisemblablement un proche. Mais le seul texte qui est demeuré et qui l’a rendu célèbre est le sonnet Un secret.

Le 7 novembre 1850, Alexis-Félix d’Arvers, mourut à Paris, d’une maladie de la moelle épinière. Il avait 44 ans, était pauvre et toute son œuvre, sauf son fameux sonnet, était oubliée de tous. Son corps repose dans le cimetière de Cézy, d’où sa famille était originaire. Il semblerait que la jeune adolescente qui l’aurait inspiré y est aussi enterrée.

Signe de sa postérité, le sonnet a été maintes fois pastiché. http://parismyope.blogspot.com/2011/04/le-sonnet-darvers.html

Il est aussi vénéré par des générations de Vietnamiens grâce à la traduction qu’en a réalisée l’écrivain Khái Hưng il y a plus de soixante ans.Le romancier Khái Hưng[1] (1896 – 1947), de son vrai nom Trần Giư fut avec Nhất Linh (1905 – 1963) l’un des principaux fondateurs et animateurs du groupe littéraire Tự Lực Văn Đoàn, créé en 1933, qui avait révolutionné la littérature vietnamienne pendant les deux décennies précédant la deuxième Guerre Mondiale.

Un secret

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés et pourtant solitaire ;
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

À l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
" Quelle est donc cette femme ? " Et ne comprendra pas !

Félix Arvers

 

Traduction par Khái Hưng :

Tình tuyệt vong 

Lòng ta chôn một khối tình,
Tình trong giây phút mà thành thiên thâu :
Tình tuyệt vọng, nỗi thảm sầu
Mà người gieo thảm như hầu không hay.
Hỡi ôi ! người đó ta đây,
Sao ta thui thủi đêm ngày chiếc thân ?
Dẫu ta đi trọn đường trần,
Chuyện riêng dễ dám một lần hé môi,
Người dù ngọc nói, hoa cười,
Nhìn ta như thể nhìn người không quen.
Đường đời lặng lẽ bước tiên,
Nào ngờ chân đạp lên trên khối tình,
Một niềm tiết liệt đoan trinh,
Xem thơ nào biết có mình ở trong.
Lạnh lùng lòng sẽ hỏi lòng,
Người đâu tả ở mấy dòng thơ đây ?

Enfin, vous connaissez peut-être par la version chantée qu’en fit Serge Gainsbourg sous le titre « Le sonnet d’Arvers ». Le titre figure dans l’album « L’Étonnant Serge Gainsbourg » sorti en 1961. « La Chanson de Prévert » est le premier single de cet opus qui contient également des textes de Victor Hugo (« Chanson de Maglia »), de Gérard de Nerval (« Le Rock de Nerval ») et celui de de Félix Arvers. Il est orchestré par Alain Goraguer, pianiste de jazz et arrangeur musical pour de nombreux artistes, qui fut aussi compositeur de nombreux morceaux du chanteur qui le cantonna quelque peu dans l’ombre (on en apprend tous les jours).

Le poème chanté par Serge Gainsbourg https://www.youtube.com/watch?v=8MMk8JRBDEQ

Poèmes de Félix Arvers dans La bibliothèque Digitale https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/poemes-de-felix-arvers


[1] Militant indépendantiste non communiste, Khái Hưng a été capturé et exécuté par le Viet Minh le 17 Novembre 1947

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