Vaisseaux

1994

Nous glissons sous l’étoile flamboyante
Du désir, à l’aplomb du ciel
Vaisseau bleu comme un plafond d’église renversé
Les flots effleurent mon cœur comme ta main, hier
Le silence et le respect des morts nous entourent
Tout ce qui miroite au milieu du monde
A la couleur de l’encre et du souvenir
Que je souffle sur l’horizon

2023

Miroir de l’horizon vacant
Chant anonyme, visage de pierre
Regret des caresses rendues aux absents
Les flots bercent la nuit bleutée

Sillon de joie, ô ma soie douloureuse
Vaisseau clandestin, je passe sous ton désir

2 réflexions sur “Vaisseaux

  1. Il est des poèmes dans lesquels le lecteur souhaite se perdre. L’immersion est immédiate, comme dans un tableau. On se sent immédiatement happé par eux, sans envie d’en sortir. « Vaisseaux » appartient à cette catégorie là, avec la fluidité de son écriture et son économie de mots.
    Le poème dépeint un univers immobile, un calme qui lui confère une tonalité douce, nostalgique, enveloppante. Cette impression repose principalement dans le premier poème sur l’utilisation de verbes qui évoquent des sensations sensorielles visuelles, tactiles, auditives et kinesthésiques (« miroitent », « effleurent », « souffle » « glissons »), mais aussi sur le caractère liquide et évanescent des éléments qui constitue le cadre du poème que sont l’eau et le ciel.
    Le désir, thème principal du poème, est introduit dès le premier vers du poème : « Nous glissons sous l’étoile flamboyante du désir ». Il faut rappeler que l’étymologie du mot « désir » vient du latin qui signifie absence d’étoile ( siderius). Ici, la narratrice annonce d’emblée que nous voyageons sous son auspice. On relève aussi que le désir et les souvenirs (« miroitements ») se distinguent par leur couleur jaune qui tranche avec le bleu dominant des éléments. Le bleu de la mer, le bleu du ciel, le bleu de la nuit. Il est l’écrin des souvenirs et du désir et les teinte de son aura d’infini. À la manière des marins qui se repéraient aux étoiles pour naviguer, la narratrice nous dit que le désir oriente sa vie. L’être aimé, celui dont la main caressait le cœur de la narratrice hier a disparu, mais elle continue d’en rechercher les traces fragiles (souvenirs) dans sa vie. Les seules choses qui éclairent son existence restent les souvenirs (miroitement). Les éléments en eux-mêmes ne parlent pas, ne signifient rien. Ils sont muets. Permanence et évanescence s’entrechoquent dans ce poème. L’apparente immobilité des éléments du ciel et de la mer leur confère un caractère immuable et éternel, mais paradoxalement leur nature demeure insaisissable. Leur caractère fluide et liquide fait que tout glisse, rien ne s’accroche. Ils offrent un reflet toujours changeant. Ils sont à la fois surface (miroitement) et profondeur (caractère infini). Au final, les éléments reflètent la nature exacte du désir. Son caractère fragile et jamais atteint et pourtant inaltérable. Le désir, cet élan vers l’être aimé transcende la temporalité (métaphore du « plafond d’église renversé ») et laisse une empreinte émotionnelle dans la vie de la narratrice, mais sans jamais être saisi. Le titre du poème prend alors tout son sens et éclaire le tragique de la vie. La narratrice est un vaisseau ballotté entre deux infinis. Celui de son désir et celui des éléments. À l’infinitude de son désir et des éléments, la narratrice ne peut qu’opposer sa propre finitude.
    Le poème de 2023 approfondit ce thème. En effet, plus qu’une réponse au premier poème, ce dernier se présente comme son écho assourdi, très lointain au premier. Un peu plus sombre, un peu plus triste. Presque trente années ont passé et il n’y a plus personne pour faire vivre le souvenir de la personne disparue. La lumière a disparu. L’horizon est vacant, et n’offre plus que la douleur du vide et du néant. La distance du temps a étiré le lien créé par les souvenirs. Elle a figé le visage de la narratrice dans le passé (« visage de pierre »). Et son chant (le poème de 1994) est devenu une complainte élégiaque chantée par une inconnue que l’être aimé ne reconnaît pas. Cet écho ténu du passé a traversé le temps et a transformé l’être aimé en « vaisseau clandestin » silhouette fantomatique, car il n’est plus nourri par le chant poétique de la narratrice. Il hante les lieux qu’elle a sillonnés (« sillon de joie ô ma joie douloureuse »), mais il passe à côté de son chant poétique (désir). Pour lui, il n’y a plus que le bruissement silencieux de la mer. Pour nous, lecteurs, nous sommes touchés par la beauté de ce texte qui exprime par sa poétique l’indicible du désir amoureux.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ce commentaire toujours si précis. J’ai écrit le texte d’origine en Guadeloupe, chez des amis, sans doute après une sortie en mer. Je me souviens du silence, du bruit de l’océan dans la nuit, du sentiment de voguer entre ciel et océan sur le cimetière des espérances, mais c’est un souvenir heureux, celui du désir qui ne meurt pas, tant que nous ne mourrons pas. L’immensité rappelle cette mortalité, ainsi que l’eau dont nous venons, celle de nos mères mortes. C’est sans doute la raison de ce rappel des voûtes d’églises, vaisseaux inversés où l’on peignait le ciel, lieu des célébrations des naissances, des unions et des morts.

      J’aime

Répondre à L. Annuler la réponse.