Jours

2002

Toi et moi sommes désormais
Tous les murmures du passé
Nos mots ont tracé les rides
Avec l’acharnement des heures

Les rosaces de nos cieux profonds
Sont empreintes de nos émois
Entailles de plâtre et de peau
Témoins de tous les au revoir

Je suivais tes gestes tendres
Ton calme hésitant et j’allais
En te cherchant, me retrouver

Sur nous un seul et même jour
S’était levé infiniment –
Le temps sans crainte s’est achevé

2023

Un seul jour se lève, passant d’un horizon à l’autre – dis-tu –
Un seul jour d’amour, au calme hésitant, un jour de sommeil
Adossé à la nuit ardente et aux histoires féroces
Que je lis debout dans tes yeux quand tu me regardes jouir

Jadis, jadis, l’air avait ton parfum de fleur femelle –
Je séjournais, au rythme de l’amour, dans une folie
Profonde comme dans une sylve– tu habitais les scansions du ciel

8 réflexions sur “Jours

  1. « Jours » sonne comme la conclusion de la longue quête poursuivie par les deux narrateurs, celle d’un amour fusionnel qui s’inscrit dans un temps aboli. Chaque mot pèse le vide laissé par la fin de cette quête. Le temps a repris son cours inéluctable et séparément pour les deux amants. Restent les souvenirs. Un dialogue entre les deux anciens amants s’instaure dans lequel chacun revient sur leur histoire passée.
    Le premier poème présente des vers libres qui ne suivent pas le schéma classique de rimes ou de mètres caractéristique du sonnet traditionnel. Cependant, il comporte quatorze vers, comme le sonnet, et explore les thèmes de l’amour et des souvenirs, qui rappellent l’esprit de la poésie amoureuse associée au sonnet. Son caractère régulier induit un rythme posé et donne une douceur mélancolique au poème. « Toi et moi sommes désormais », premier vers qui ouvre le poème de 2002 peut se lire comme syntagme, indépendant sémantiquement. Il constate la séparation définitive des amants, la fin du « nous ». Dans la seconde strophe, la métaphore très riche de « la rosace » fait référence bien sûr à la poésie courtoise. Sa symbolique très forte représente l’amour, la passion entre les deux amants. Elle évoque la pureté et la perfection de leur relation. De plus, les « rosaces de leurs cieux profonds » peuvent renvoyer à un amour idéal, presque céleste, sacré. Par ailleurs, la rose est également associée à la fragilité et à l’éphémère (Ronsard), car elle se flétrit rapidement, comme l’illustre l’image des « entailles de plâtre et de peau ». Le plâtre se caractérise par sa blancheur et sa fragilité comme la peau. De même, les « rosaces » représentent les lieux (jardin clos ?) où s’est déroulée la relation amoureuse, ils gardent la mémoire de leur amour, figeant symboliquement leurs émotions profondes dans ces lieux. Le fait que ces « rosaces » soient « empreintes de nos émois » renforce cette idée de l’imprégnation (charge) émotionnelle des lieux, témoins muets de leur histoire d’amour passée. (« témoins de tous les au revoir »). Dans le tercet qui suit, la narratrice décrit comment elle « suivait les “gestes tendres” de l’être aimé et son “calme hésitant”. Les “gestes tendres” et le “calme hésitant” renvoient au code de l’amour courtois. Le tercet qui conclut le premier poème évoque l’idée d’un moment atemporel vécu par les deux amants. L’adverbe “infiniment” insiste sur ce moment suspendu, comme si le temps s’était arrêté créant une impression d’éternité. Cependant, l’utilisation de l’imparfait dans “s’était levé” et du passé composé dans “s’est achevé” souligne que cette parenthèse temporelle constituée par leur histoire est révolue et appartient au passé. Le dernier vers “Le temps sans crainte s’est achevé” confirmant la fin de cette histoire hors du temps. Cela signifie aussi que le temps n’est pas une source de douleur intense, car il demeure le souvenir inaltérable de leur histoire, préservant leur amour à jamais.
    Le deuxième poème écrit à vingt ans d’écart s’appréhende comme une réponse directe à l’amante. La tonalité de ce poème tranche avec le premier par son caractère beaucoup plus ardent et passionné associé à un fort sentiment de regret, de douleur voire de colère. Pour l’amant, l’histoire n’est pas finie ! le premier vers commence en faisant référence au poème de 2002 en utilisant l’expression “Un seul jour se lève, passant d’un horizon à l’autre — dis-tu —”. Cette référence directe à la parole de l’être aimé établit le lien temporel entre les deux textes. L’amant cite les paroles de la narratrice du premier poème pour amorcer sa réponse.
    On peut remarquer également qu’il reprend dans la première strophe certains éléments du premier poème, notamment celui de leur relation fusionnelle, vécue comme un temps suspendu ainsi que l’ardeur de leur désir charnel avec une imagerie commune ou très proche.De même, en se penchant sur la forme du poème, on remarque un effet miroir et fusionnel entre les deux poèmes. L’utilisation d’un demi-sonnet dans le deuxième poème avec un quatrain et un tercet, tout en conservant le nombre de syllabes et de mots similaires à ceux du premier poème, renforce cette idée de continuité et d’écho entre les deux textes. La réutilisation de la forme du sonnet, même partiellement, peut être vue comme une façon subtile pour l’amant de se connecter au premier poème d’une manière poétique tout en exprimant ses propres pensées et émotions, mais aussi de montrer que la fusion émotionnelle est toujours présente. Le vers qui clôt quatrain “Que je lis debout dans tes yeux quand tu me regardes jouir” mérite une attention toute particulière. » Il peut être perçu comme une manière d’exprimer l’extase émotionnelle et physique du narrateur lorsqu’il est avec sa nouvelle compagne. Cependant, cela prend une signification plus profonde lorsqu’on le relie au contexte du poème. Le fait que l’amant « lit » l’ancienne amante « debout dans les yeux » de sa nouvelle compagne indique qu’il projette ses souvenirs, ses désirs et l’image idéalisée de son ancienne amante sur sa nouvelle compagne. Idéalisée, élevée au rang d’un amour parfait son image et se superpose à celle de sa nouvelle compagne, une façon de combler le vide laissé par la fin de la relation avec son ancienne amante. Car l’amant n’est pas dupe de son subterfuge. Ce que vient confirmer le dernier tercet du poème « Jours ». L’utilisation du « Jadis, jadis » évoque une nostalgie, voire une déploration du passé. Dans ce tercet, on retrouve la métaphore d’un jardin luxuriant comme celui décrit dans le poème « Dedans » (deuxième poème) qui symbolise le désir charnel intense (« parfum de fleur femelle » pour le sexe féminin, « profonde comme une sylve ») mettant en lumière le manque de la fusion charnelle avec son ancienne amante. Mais peut-être déjà idéalisée par le discours poétique : « tu habitais les scansions du ciel »
    Pétrarque : Béni soit le jour (extrait)
    « Et bénis soient les poèmes
    De quoi je sculpte sa gloire, et ma pensée
    Tendue vers elle seule, étrangère à nulle autre »

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