
Simuler, c’est comme la prose pour monsieur Jourdain. Nous le faisons tous sans le savoir et ce dès l’enfance.
On prend très jeune l’habitude de faire semblant, juste un peu (feindre d’être patraque pour ne pas aller à l’école) ou beaucoup (en faire des tonnes pour un petit bobo). On y gagne tout de suite des câlins ou des réprimandes (fais pas la comédie, me dit-on souvent, pleure, tu pisseras moins disait-on jadis). Les adultes semblent avoir un don pour distinguer ceux qui font semblant, ainsi ma grand-mère qui apostrophait l’arbitre dans le poste quand un joueur adverse se roulait par terre de douleur. Chiqué ! criait-elle. L’exemple vient de loin : Ulysse aurait simulé la démence afin de tenter d’éviter de participer à la guerre de Troie[1].
Simuler est donc un verbe qui fait semblant. Emprunté au latin classique simulare (représenter exactement, copier, imiter), ce verbe transitif signifie tout un éventail de tromperies dans des domaines où l’on coupe les cheveux en quatre. Il en est ainsi du droit civil, où la simulation est le fait pour des contractants de rédiger deux actes, l’un contredisant l’autre, à la médecine, où le critère de l’intentionnalité des symptômes est central ; il faut, dans ce cas, tenir compte d’une possibilité d’auto-illusion ou de tromperie de soi-même. Dans les Essais (Livre second, chapitre 25, intitulé De ne contrefaire le malade), Montaigne livre ses réflexions sur les différentes formes de tromperies en matière de maladie. Il est l’un des premiers à montrer que tromper les autres est très proche de se tromper soi-même, et que contrefaire le malade expose à l’être vraiment.
La simulation, qui dérive de simuler, c’est donc compliqué. Une petite recherche google montre que les premières questions proposées avec ce verbe concernent le sexe ou plus exactement l’orgasme : « c’est quoi la simulation au lit ? », « Comment savoir si elle simule ? ». L’éternelle question de la jouissance des femmes continue de passionner et elle rappelle le domaine médical où les hystériques étaient supposées simuler leurs symptômes jusqu’à ce que Freud change tout ça. Mais avec la fluidité du genre, on parle de plus en plus de la simulation des hommes (il parait que la simulation de l’orgasme est l’ « un des grands tabous de la sexualité masculine ») tandis que le chercheur Hugo Mialon a établi un modèle mathématique pour tester sa théorie suivant laquelle simuler l’orgasme serait un choix économiquement rationnel : plus on est amoureux, plus on est conduit à simuler, les femmes et les hommes éduqués simulent plus, peut-être, estime-t-il, parce que faire l’amour prend du temps et les gens avec plus d’éducation donc potentiellement plus occupés pourraient préférer simuler juste pour que cela passe plus vite : « Peut-être pour retourner écrire des papiers scientifiques». Ou des articles de blog.
Simuler, en devenant moderne, a commencé à devenir moins trompeur : depuis le milieu du XXe siècle est apparu le sens de « représenter artificiellement un fonctionnement réel ». Simuler est désormais positif: on simule partout, avec des programmes informatiques, dans le domaine technique (chambre de simulation, par exemple), didactique (simulation de gestion), dans l’apprentissage (c’est « une technique de pédagogie active favorisant l’apprentissage ») et ça ressemble à jouer (et non jouir). Le projet de Simulations interactives PhET à l’Université du Colorado Boulder, crée ainsi des simulations mathématiques et de sciences interactives gratuites, et les sims Phet font participer les élèves, à travers un environnement intuitif, ressemblant à un jeu. L’avenir serait simuler le vivant en se passant du vivant, par exemple des animaux de laboratoires: il faut des donc des tests In silico (dont la traduction littérale en français est en silice), néologisme d’inspiration latine désignant une recherche ou un essai effectué au moyen de calculs complexes informatisés ou de modèles informatiques ; ces tests permettent aussi de tester la toxicité des produits de plus en plus complexes dont nous nous servons, avec des solutions tout aussi complexes : « L’utilisation de l’approche in silico est encouragée par le Règlement REACH 1907/2006/CE ainsi que par les Notes of Guidances du SCCS pour l’évaluation des ingrédients et produits cosmétiques. L’approche in silico ou (Q)SAR ((Quantitative)Structure-Activity Relationship) est le procédé par lequel une structure chimique est corrélée avec un effet bien déterminé comme l’activité biologique, la réactivité chimique et la toxicité. Cette corrélation est établie via des modèles mathématiques intégrés à des logiciels spécialisés. Cette approche repose sur le postulat que des molécules chimiques similaires ont des activités biologiques semblables, ce qui permet la recherche d’analogues structuraux et l’application d’algorithmes pour prédire la toxicité d’une molécule en se basant sur sa structure (Principe du « Read accross » appliqué et recommandé dans le Réglement REACH). »[2] Ouf. Pour sourire un peu, il semble que, pour développer ses bouteilles de ketchup, Unilever recourt à un modèle numérique de main afin de vérifier qu’une petite fille ou une personne âgée sont capables d’appuyer suffisamment fort pour faire sortir le condiment (c’est donc grâce à eux qu’on n’arrive plus à ouvrir tous les trucs sur lesquels il y a écrit « ouverture facile » !). Le vivant est devenu un marché pour les éditeurs de logiciels, au même titre que la mécanique et l’électronique. Dassault Systèmes a créé en 2012 une branche dédiée aux sciences de la vie. Il ne souhaite pas préciser le chiffre d’affaires réalisé par cette activité.
Simulateur peut donc à la fois se dire d’un appareil qui représente artificiellement un fonctionnement réel (un simulateur de vol, de retraite ou le simulateur d’impôts bien connu de tous) et d’une personne qui simule quelque chose pour en tirer avantage.
Pour tout simplifier, simuler joue à cache-cache avec dissimuler. On se souvient de Machiavel qui, partant de la séparation de l’être et du paraître, se concentre sur l’art de simuler et dissimuler : « le plus heureux est toujours celui qui sait le mieux se couvrir de la peau du renard. Le point est de bien jouer son rôle, et de savoir à propos feindre et dissimuler. Et les hommes sont si simples et si faibles que celui qui veut tromper trouve aisément des dupes. » Machiavel rompt ainsi avec la tradition chrétienne qui tolérait plus ou moins la dissimulation, mais voyait dans la simulation une infraction grave à l’impératif, moral et juridique, de véracité. Simuler serait en effet mentir avec l’intention, non de se protéger seulement (comme dans le cas d’une dissimulation), mais de tromper autrui. Pour Machiavel, confronté à une situation de crise, un Prince doit simuler et dissimuler, ne pouvant échapper, même si c’est pour en jouer, à l’obligation d’être vu. En effet, « les hommes en général jugent plus selon leurs yeux que selon leurs mains ; car chacun a la capacité de voir, mais peu celle de ressentir. Chacun voit ce que vous paraissez, peu ressentent ce que vous êtes »[3].
Bon, tout ça ne vous rappelle pas quelque chose ? A l’heure des médias qui buzzent en boucle sur l’attitude correcte des politiques et autres stars, la leçon reste fort valable. Pas besoin d’être star ou Prince puisque, grâce aux réseaux sociaux, chacun a droit à son quart d’heure de célébrité mondiale comme l’avait prédit Andy Warhol en 1968. Et sur les réseaux, il faut bien faire gaffe à ce qu’on écrit ou poste, sinon bonjour la honte, les trolls, le lynchage. De plus en plus, nous mettons en avant ce que le psychanalyste Donald W. Winnicott appelait le « faux self », c’est à dire la capacité de se montrer aux autres tel que les autres l’attendent, en tenant les propos et en montrant les émotions conformes aux situations. Mais, comme il le faisait remarquer, le « vrai self » a intérêt à demeurer secret. Dissimulé derrière une cape d’invisibilité. Un récent essai évoque une « langue d’inox » ou « langue douceâtre » avec laquelle parlent désormais tous les politiques, sous la surveillance intense et bienveillante (?) des médias : « territoires », « proximités », « solidarités», « mobilités » (douces)… « Si on laisse en circulation des mots d’ordre préfabriqués, on finit par ne plus penser. Je remarque que le modéré vire à ce que j’appelle la « langue d’inox », tandis que l’extrémiste a tendance à adopter une parole excessive. Aussi, dès que quelqu’un dit quelque chose d’un peu sincère, on l’accuse aujourd’hui des pires intentions »[4].
Tartuffe simule-t-il ou dissimule-t-il ? Toutes les exégèses ne sont pas d’accord. Pour tout simplifier (et c’est son habitude) Baudrillard a cherché à cerner les différences entre dissimuler et simuler, faisant glisser feindre vers dissimuler : « Dissimuler est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas. L’un renvoie à une présence, l’autre à une absence. Mais la chose est plus compliquée car simuler n’est pas feindre : celui qui feint une maladie peut simplement se mettre au lit et faire croire qu’il est malade. Celui qui simule une maladie en détermine en soi quelques symptômes. Donc, feindre, ou dissimuler, laissent intact le principe de réalité : la différence est toujours claire, elle n’est que masquée. Tandis que la simulation remet en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire. » Serge Tisseron, qui affirme que l’être humain est une « une machine à simuler extraordinaire » lie au contraire les deux verbes : la simulation a un objectif : réduire une émotion et/ou en augmenter une autre. Autrement dit, l’être humain double toujours sa capacité de simulation d’une capacité de dissimulation au moins aussi grande »[5] : par exemple, il simule l’amour ou l’affection pour dissimuler l’indifférence. Il a ainsi des arrières pensées, ce qui le différencie des robots, que l’on dote de capacités de simulation des émotions. Mais s’imposer de manifester des émotions que l’on n’éprouve d’abord pas peut finir par les faire éprouver. Simuler devient ainsi stimuler, en ajoutant juste un petit t. Jouer à faire semblant est une activité essentielle dans le développement de l’enfant. Depuis longtemps les moralistes s’inquiètent que les romans puissent stimuler les passions ou que nous n’aimerions pas passionnément si nous ne lisions pas de poèmes d’amour. Cela nous rappelle Pascal : faites semblant de croire, et vous croirez…
Se mentir à soi-même ? Le mensonge prélude à la vérité. Leopardi nous le dit « le plus solide plaisir de cette vie est le vain plaisir des illusions » des illusions qui sont le sel de cette vie, et lui donnent toute son énergie. « Les illusions, même affaiblies et démasquées par la raison, n’en subsistent pas moins dans le monde et forment l’essentiel de notre vie. Et il ne suffit pas de les connaître toutes pour les perdre, même si l’on en connaît la vanité. Une fois perdues, il en demeure néanmoins toujours une racine vigoureuse, et continuant à vivre de la sorte, elles refleurissent en dépit de l’expérience et des certitudes acquises. J’ai vu des gens très sages, pleins d’expérience, de connaissances, de savoir et de philosophie, mais très malheureux, perdre toutes leurs illusions et désirer la mort comme unique bien, et à ce titre la souhaiter à leurs amis ; peu après, ils se réconciliaient malgré eux avec la vie, formaient des projets d’avenir et s’employaient à faire obtenir quelque avantage temporel à ces mêmes amis, etc. Ce ne pouvait plus être par ignorance ou pour n’avoir su se convaincre, par l’expérience, du néant des choses. À moi aussi, il m’est arrivé cent fois la même chose : j’ai désespéré de ne pouvoir mourir avant de reprendre bien vite mes projets habituels et de bâtir des châteaux en Espagne dans un élan d’allégresse passagère. Et rien n’expliquait suffisamment cette alternance de désespoirs et de retours à la vie, car les causes de mon désespoir persistaient encore tandis que je retrouvais mes illusions. Il suffisait toutefois d’un rien pour me consoler et il ne fait aucun doute que les illusions s’évanouissent avec le malheur et reviennent après que celui-ci a passé ou s’est atténué sous l’effet du temps et de l’accoutumance. (Aussi est-il vrai, comme je l’ai montré, que celui qui n’a jamais été malheureux ne sait rien). »[6]
Pour suivre Lepoardi, « L’imagination est la seule faculté qui se tienne à la hauteur du désir de plaisir infini qui habite l’âme. Elle ne satisfait pas partiellement ce désir mais totalement dans la mesure où elle peut » se représenter » (figurarsi) des plaisirs infinis en nombre, en durée et en extension. Cette représentation est effective : en concevant ces plaisirs, l’imagination les fait exister comme « illusions »» (voir note 6).
Comme l’écrit Daniel Bougnoux,« En amour l’illusion semble inexpugnablement reine, et il serait vain de lui disputer sa souveraineté en invoquant les valeurs de vérité, ou d’authenticité. Il serait donc avantageux de simuler l’amour, pour mieux le connaître, et le stimuler ». Vaste question.
[1] Source, notamment La Bibliothèque, également connue sous le nom de Bibliothèque d’Apollodore, est une compilation de mythes grecs, composée aux alentours du IIᵉ siècle. L’auteur, qui est inconnu, est communément appelé Apollodore ou Pseudo-Apollodore. Voir aussi https://mediterranees.net/mythes/ulysse/guerre_troie/palamede.html
[2] https://www.intertek-france.com/cosmetique/evaluation-toxicologique-in-silico/
[3] Source : ENELLART, Michel. Simuler et dissimuler : l’art machiavélien d’être secret à la Renaissance In : Histoire et secret à la Renaissance [en ligne]. Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 1997 (généré le 09 décembre 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/psn/4255>. ISBN : 9782878548556. DOI : https://doi.org/10.4000/books.psn.4255.
[4] La parole altérée. Considérations inquiètes sur l’expression publique, de François Taillandier, «L’Observatoire», 190 p., 16€. Éditions de l’Observatoire
[5] Les quatre raisons pour lesquelles l’homme qui simule est très différent d’un robot par Serge TISSERON | 8 mai 2018 | Actualités, Blog, Manipulation, Robots
[6] JÉRÔME, David. Chapitre VI. La nature In : Introduction au Zibaldone de Giacomo Leopardi : La question du système [en ligne]. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 2019 (généré le 18 décembre 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pup/42730>. ISBN : 9791036576874. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pup.42730.
A propos du tableau: Ce portait d’une jeune femme tenant d’une main un masque et de l’autre une grenade ouverte est une allégorie peu commune car ces deux attributs ne sont jamais associés. Le masque est l’emblème du théâtre, de l’imitation, mais aussi de la fausseté, du mensonge et de la dissimulation. La grenade, dont l’écorce renferme de nombreux petits grains, évoque l’unité, mais aussi la fausse apparence car elle réserve parfois des surprises une fois ouverte. Les deux symboles associés pourraient signifier la simulation, idée présente à la fois dans le masque et dans la grenade. La femme les montre dans un geste de balancement. Le thème de l’actrice ou de la courtisane s’y ajouteraient. Artiste lettré, peintre attiré par la symbolique, Lippi fréquente certaines académies littéraires et artistiques de Florence qui aiment débattre de ces sujets. Par son caractère énigmatique et détaché, ce beau portrait est caractéristique de la peinture savante alors pratiquée à Florence. (source: Musée d’Angers)
« L’œuvre a changé d’interprétation au fil du temps », confie Julie Guillemant, médiatrice culturelle au musée des Beaux-Arts d’Angers. « Nous l’avons nommé Allégorie de la simulation, mais ça n’a pas toujours été le cas. »
Riche et passionnant.
Merci, chère Aline!
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Merci, chère Geneviève !
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