Souvenirs

Poumons étouffés, trois cris  – venus de quel lieu ? – yeux fermés – rouge épais, palpitant – ne pas voir surtout derrière la tenture – souvenirs de la mort inutile. Moment originel.

Disparition – avec elle s’éloignent les choses – meubles dispersés, bois brillant, velours rayé de jaune – brume – plus personne ne chantonne, les murs se referment. Il faudra graver un nom, un seul, sur le marbre.

Ce n’est pas une solitude, ce n’est pas une peur, ce n’est pas une, c’est la perte. L’absence, absence répétée, aussi régulière que le sang qui goutte, absence de regard, absence de voix – dans la vie de l’enfant, rien.

Fin

J’ai rêvé, comme un papillon, d’une fin juvénile dans l’exaltation de blanches querelles : fébriles renflements, prières incandescentes, érotiques larmes jusqu’à l’aube infidèle. Je traversais la longue nuit de l’instant, noyant l’âge des suicides dans le lait amer du plaisir, sans subir le naufrage du héros : la mélancolie frottait sur ma verge ses seins alourdis de voluptueuses histoires. Je ne savais plus si je m’étais assoupi ou si la mort, déjà, avait léché mon visage vieilli.

Fantôme enfermé dans la prison brûlante de son corps, il m’a fallu jalonner l’existence de mots incendiaires – loi des solitudes. Aujourd’hui, ne reste que la pensée immédiate du vide. Le vent souffle parfois sur mon torse un dur silence de pierre. Je suis enfin nu dans les bras de mon ange.

Saisir

J’ai longtemps écrit pour fuir le regard vide du suicide, mes phalanges étaient des tiges à demi détachées du cœur battant des paumes.

J’ai longtemps écrit à l’envers de l’absence, l’eau noire de la première mort montait de chaque silence, elle noyait le nom que je traçais.

Mes mains ne savaient pas tenir, retenir, serrer; je m’efforçais de garder mon corps à flot, de le réchauffer sous la main des hommes, leurs doigts curieux, leur sexe tendu comme l’espérance.

Formuler et saisir sont choses équivalentes. Il m’a fallu la vie pour en faire une fleur qui ait l’odeur de ton amour.

Campagne

Couleur murale, passé ocre, brèches impatientes : la lumière a laissé sur les fermes abandonnées, quelques fenêtres interdites au présent. Tout autour, loin des rumeurs du trafic, l’antienne frémissante de l’eau qui roule sur les grains arrondis des lits cabossés. Nous nous tenons à portée de murmure dans les chemins creux, escortés par l’ombre des aqueducs, là où l’horizon irrigue l’azur du vol erratique des corbeaux.
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Le ciel s’est assombri à l’approche de l’orage, des feuilles grises et dorées se sont glissées entre les pointes de tes seins. La voûte du ciel s’est allongée sur nous – tu as posé sur mes lèvres un long baiser vertical. Je me suis enfoncé dans une odeur de limon – le sol, sans doute, s’est dérobé dans les mouchetures de ta peau – et des pierres ont planté leurs dents silencieuses dans l’argile épaissi de mon sang : nous avons mélangé nos rêves en attendant la douloureuse plainte de l’intime. Ce n’était pas la fin du jour ?

Grace à tes mains sur ma poitrine, je reconnais les dernières ondées du temps, mon corps est une maison de terre durcie par les battements de ton sexe. Elle s’écroule à chaque gémissement dans une jouissance de craie.

Plage

Mon corps est une eau douce tombant dans le ciel bleu de ton regard, il te durcit à son rythme; nous retrouvons, dans un seul cri, l’été secret et ses chemins odorants.

Ce sont tes mains sur mon visage qui ont conduit la pluie, guidé ses lignes le long des lèvres; ce sont mes mains qui ont trouvé la source.

Nous nous adossons à la pierre calcaire qui garde la chaleur des mers, nos gémissements résonnent dans les carrières oubliées, nous nous aimons dans les pages de plâtre.

Absence

Je ne suis plus là mon ange, je me suis absenté. Tu n’as plus pour sentir ma présence que la caresse froide d’un souvenir. Ton dernier sourire m’a glacé : tu as noyé l’enfant qui voulait marcher avec toi dans le ciel. Il reste au fond de l’eau les ombres de nos corps faisant l’amour contre le courant qui t’a emporté.

Poisson-froid

Je suis une lame qui vient du fond de l’eau, j’enroule sur ta peau mes épines de glace pour t’emmener au-devant de chacune des morts dont nous avons tous les deux hérité. Jadis, je me suis éloigné de la chaleur du centre, j’en ai gardé des velléités de conquêtes – toucher le ciel sombre au-dessus de la lourde matière qui emprisonne mon âme, je n’y ai trouvé que la brûlure des mensonges.

Mais de ma retraite salée, j’ai aperçu les reflets féminins de l’océan – sans tes jambes ouvertes sur l’aube, j’aurais fermé les yeux et oublié mon corps.

Personnes

NOUS, somme de deux unités démultipliées, nos âmes dépliées comme des nappes destinées aux tables allongées, embrassant ceux que nous avons aimés, et qui restent en nous présents jusqu’à la fin du jour.

TU serais elle, par instants, tu serais elle lorsqu’elle fuyait et refusait de répondre, lorsqu’elle mordait dans les derniers fruits – elle a mené de front vivre et détruire – pour elle, il était impossible qu’il en fût autrement.

JE cherche, dans un continent de silence, l’ancien murmure, le métronome des origines, les premiers mots, les premiers pas, les frappes douces et régulières des doigts sur les touches noires et blanches du chant.

Nervosité

J’écris. Le soir surtout, à la frontière de la fatigue. Je pose les doigts sur les touches du piano à mots silencieux pour découvrir ce que mon corps recèle de tristesse : je les laisse courir ; ils suivent les instructions d’une âme absente. Je teinte de gris les pages virtuelles d’une interface opale. Je relate la vie de cet intime étranger qui marche dans mes pas. Je comprends qu’il s’agit d’un journal.

Depuis longtemps, je note que la peau de mes paumes se ligue contre moi. Sans que j’y prête garde, elle déclenche par simple effleurement de la périphérie du clavier de troublantes sélections de texte, des disparitions. L’œil rivé sur la fenêtre grise, je répare, recommence. Parfois, je lutte contre l’envie de frapper avec mes poings cet instrument de torture aléatoire – je sens la rage prendre possession de moi – il n’est pas sûr que je résiste longtemps à cette pulsion. Ne serait-ce pas un suicide lent ?

Et puis, une pensée se lève : ce monde, avec son démiurge engoncé dans les circuits occultes de l’ordinateur, n’a guère de sympathie pour moi. Mes mains se font alors plus légères – les mots, pendant quelques instants, s’alignent régulièrement. Je poursuis le travail, déambulant par l’imagination dans des pays que je croyais oubliés. Mais très vite l’écriture perd son apesanteur. Une ombre efface mes traces sur l’écran.

La nervosité est un tremblement subtil, l’esquisse frileuse d’un désaccord intérieur. Je me sens à la marge de la vie, ni dans la mienne, ni dans celle d’un autre. Il y a peut-être dans cette marge des beautés à découvrir.

Dehors, un nuage respire dans l’air froid où ta main a déchiré le soleil.