Ciel

1993

La ville emmurée dans le ciel

– berceau inversé de la pluie –

Couvre de son indécise

Rumeur l’attente interminable

Nos pas cognent contre les murs

Lézardés – m’as-tu désirée

Entre les interstices des mots ? –

Des rues interdites aux baisers

Je pose les yeux sur les choses

– le cœur battant son rappel –

Dont les échos se sont glacés

Comme nos regards confondus

Ton souvenir immobile

Pénètre les choses

Comme le ciel reposé

Avons-nous vaincu l’attente ?

2023

Quel est l’espace qui doit nous partager ?

De trop près nous sommes le charme de

L’autre qui se mue si vite en querelle –

Passion des corps renonçant à eux-mêmes –

J’ai tant aimé me consumer en toi

J’en ai perdu le goût de vivre quand

Tu as cessé d’être nous, et j’avais

Trop peu de force pour me réunir

L’espace qui nous sépare aujourd’hui

Lune rousse, est celui de ton sourire

Tu ne dis rien, jamais, et ce silence

Nous tient à la distance idéale

Chacun de tes regards est un aveu

De mes échecs passés à comprendre

La promesse, ciel qu’il ne faut pas attendre

De l’amour tu ne diras rien, attendre ?

Innocence

1992

Cette odeur qui m’inonde et m’abreuve

Votre corps au réveil qui ruisselle de

Gestes mêlés d’eaux et de sommeil

Exhale encore, vêtu, ses parfums

Que j’aspire, métamorphose de

L’insignifiance en intimité

Traversée entre dehors et dedans

Ma bouche exalte et accueille ta puissance

Silence qui espère la saveur

Connaissance et mesure de ce qui unit

Hommages que l’on rend dans l’abandon

Lente communion de chairs devant leur désir

Innocence retrouvée entre nos lèvres

Lac empli de lenteur, bouche qui explore

La source de ses larmes, avec l’or du ciel

L’arc tendu de ton corps, rose et noir de ton sang

2022

Mon désir, ton innocence, ton silence 

Ma bouche, ta puissance, ta mesure 

Mes lèvres, ton abandon, ta saveur

Ton odeur ruisselle sur mon intimité

Comme l’eau de tes gestes inondent mon sexe

Dans un baiser doux métamorphosé en nuit

Je me suis ensommeillé en toi, tu me rêves

Voix

1992

Chaque jour accordé fait écho
À la nuit, passe l’ange
Voluptueux entre nous, la gorge
Serrée, j’étouffe chez vous mes cris
Fous, nous entretenons le silence
Rassurant, ma bouche à votre voix

La nuit drapée s’accorde à la voix
Lente, dont j’emprisonne l’écho
Dans mon corps, vous soufflez au silence
Le plaisir, les caresses de l’ange
Vaincu, assurance d’un cri
Sourd, vos mains nues sur ma gorge

Le temps file sur le pli de la gorge
Le désir mordant sans appel la voix
Assourdie, restent le cri
Intérieur, et en mémoire l’écho
Sensuel au lieu clos du silence
Suspendu à l’étreinte des anges

Je te rejoins là-bas, mon ange
à l’heure dite, le couteau sous la gorge
Envieuse encore de ton silence
Anxieuse toujours du son de ta voix
Libérant dans mon sexe la femme en écho
Maternel, avant mon premier cri

Je réclame ton sexe dans ce cri
Et ton corps dans d’autres bras d’anges
Violents, coups de boutoir en écho
À ta douceur, dans ma bouche, ma gorge
Mouillée de fièvre jusqu’à ma voix
Déchue, abandonnée au silence

Appels, appels, miroir au silence
De Dieu, liturgie intime du cri
Vers l’azur, je retrouve ma voix
De plaisir, et la joie des louanges
Aux courbes caressées de ma gorge
Chants d’amour, sous les voûtes, en écho

Nos deux voix accordées font écho
Dans la nuit silencieuse, passe l’ange
Nu, j’étouffe son cri dans ma gorge

2023

Longtemps j’ai laissé le flux de mes
Paroles dériver dans les pages de
Journaux intermittents, captant la
Voix familière de celui qui
Murmure en moi comme un prisonnier

Murmures et faux-fuyants sont depuis
Longtemps les métaphores de ces
Voyages solitaires où la
Parole redoutée d’une femme
Joue sur mon silence contre mon cœur

Joues roses, visage de lune, tu
Murmures à mes lèvres la
Parole douce du premier baiser
Long, bien avant d’oser lever le
Voile sur tes hanches arrondies

Voix-off, la vie émergée de mes
Journaux allume dans le regard
Longtemps soutenu comme l’aveu
Murmuré, la foi aveugle d’une
Parole d’amour unie au silence

Paroles des corps impudiques
Voies qu’inventent nos mains quand tu
Murmures en moi pour éteindre le
Jour jusqu’à demain, la nuit pour jouir
Longuement malgré le temps des peurs

Longtemps après que la parole s’est tue
Les pages du journal secret gardent
La voix murmurée

Goût

1992

La nuit, toutes les nuits, je cherche le sommeil dans vos yeux gris, les lèvres surprises dans leur solitude.

Les parapets du lit s’arrondissent sous vos coudes repliés, là où reposent les ombres de vos mains.

Nous réalisons toutes les séparations en une seule arabesque lorsque vous écoutez couler mon corps désespéré dans votre bouche.

Je change mon propre goût jusqu’à tout oublier.

2022

Te déboutonner, lentement, déshabiller ton tissu de paroles, te forcer à endurcir ton âme,

T’obliger à me recevoir, à t’incarner en moi dans l’oubli du combat,

Rendre la caresse du temps sur ta peau vieillie par le sel de ma bouche,

Fourbir ma langue de cris atroces, te défaire sur le champ nu,

Puis espérer que tu souffres de mon absence, en m’inondant de toi jusqu’au dégoût,

Et brûler enfin les vêtements inutiles.

Rendez-vous

1992

Porte, ruminations et départs

empreintes, poignées de Sèvres

mains brèves sur le verre

Femmes, mamelons, lèvres vermeilles

rêves nus alanguis

cadre, demeure imaginaire

Moulures, rose et plâtre laiteux

désir solitaire

inutiles frissons

Divan, lisière et variation

abord du silence

lit entre un et deux

2022

Je m’allonge, frissonnante, sur le divan progressivement silencieux, aux côtés des odalisques alanguies sur leurs lits de désir solitaire, mamelons et lèvres brillant comme une pluie de pétales vermillons, sous les moulures laiteuses et les encadrements de rêves impudiques, face à la porte où ta main, sur la poignée de Sèvres, a frôlé brièvement ma peau, sans que ton regard, une seconde, ne se pose sur moi.

Solitude

1992

Je désire faire le lent voyage des amants pénitents
Fouler les canopées noircies par le vol des arondes
Et aborder ton corps dans l’ivresse des échouages nocturnes

Mais il n’y a plus de rivage
Il n’y a plus de terre vers laquelle revenir
Il n’y a plus d’enfance heureuse où faire souvenir
Il n’y a que tes bras dans lesquels j’apprends jour après jour à te perdre.

2022

Abri, patience, atome anéanti, l’hallucination me précède dans l’espace ductile du désir

J’accroche les fentes de ton regard dans le maelstrom lent et saccadé du temps

Ma chair de froide perle s’est faite seule caresse, au soir tremblé de solitude

Draps

1992

Déchirure dessous mes doigts
Qui te cherchent
Dans l’ombre d’une armoire
Des draps pliés
Avec l’odeur des fleurs séchées

2022

Les ombres sur les draps roulent dans les talwegs du soir où les amants, après l’échauffourée sur l’herbe humide, ont repris leur souffle et fermé les yeux, puis se sont réveillés, à flanc de nuit, surpris une fois encore d’être seuls sur terre, comme si leurs âmes refroidies avaient touché le ciel pour se séparer ou pour s’étreindre encore. Je sens la morsure de ton absence sur le bout de mes doigts.

Leurre

1992

À vous je donne sans me livrer dites-vous

J’apprends à ouvrir les pages humides

À déposer en vous une larme du passé

Je leurre en moi l’amour, vous reculez, j’appelle

et coule les fards maternels dans vos yeux

Je vous rends à ce temps où je rêve de nous

Vous dites nommer est une jouissance

Je peine à me déshabiller sans retour

2022

Vous, pour m’interdire l’espoir de sentir durcir en moi le désir de nous

Toi, banni de ma bouche pour décevoir doucement chaque rencontre avec vous

Moi, désunie infiniment dans les mots sensibles que tu bois jusqu’à ma lie

Nous, inexistence féconde, échancrure d’une terre avide de submersion – vous l’eau transparente, moi la source introuvable

Chercher, trouver, oublier, tous nos verbes se perdent dans l’intensité de mon sexe battant

Patiente

1992

vulve ensommeillée, languissante de toi

de toi dont elle vole la douceur,

vulve maternelle,

de toi qu’elle retient tout entier,

vulve d’amante,

de toi dont elle prend la mesure,

vulve de femme,

de toi dont elle vide l’absence,

vulve de patience

2022

lenteur de langue

solitude des doigts

main ronde, entière

glissée de latitude en latitude

je tourne autour d’elle

déclivité rampante

chuchotement de peau

joie onctueuse, pincement

le grain de l’attente dans un cri

Fleuve

1991

Efflorescence pourpre, brusque résurgence de l’idéale caresse

Retour de joies anciennes, ferveur rendue à l’océan de chairs

Fleuve détourné sans relâche, aux matins inaccessibles

Corps mariés sous le sable, sexes résignés à jouir violemment

2022

Attente résignée, chaque soir, après le matin ténu

Impatience d’un partage des peaux, au cœur du bocage cerné de futaies hautes

Violence silencieuse d’une volupté, dispersée sur les eaux indifférentes

Langueur au seuil du ravissement, vain espoir d’une floraison tardive