Innocence

1992

Cette odeur qui m’inonde et m’abreuve

Votre corps au réveil qui ruisselle de

Gestes mêlés d’eaux et de sommeil

Exhale encore, vêtu, ses parfums

Que j’aspire, métamorphose de

L’insignifiance en intimité

Traversée entre dehors et dedans

Ma bouche exalte et accueille ta puissance

Silence qui espère la saveur

Connaissance et mesure de ce qui unit

Hommages que l’on rend dans l’abandon

Lente communion de chairs devant leur désir

Innocence retrouvée entre nos lèvres

Lac empli de lenteur, bouche qui explore

La source de ses larmes, avec l’or du ciel

L’arc tendu de ton corps, rose et noir de ton sang

2022

Mon désir, ton innocence, ton silence 

Ma bouche, ta puissance, ta mesure 

Mes lèvres, ton abandon, ta saveur

Ton odeur ruisselle sur mon intimité

Comme l’eau de tes gestes inondent mon sexe

Dans un baiser doux métamorphosé en nuit

Je me suis ensommeillé en toi, tu me rêves

Toucher

Porte béarnaise. Photographie personnelle

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai l’impression que nous ne touchons plus que des boutons de souris, des pavés numériques, des claviers ou des écrans tactiles. Nous tapotons, nous cliquons. Il faut dire que le verbe toucher vient, parait-il, de tuchier, issu du latin populaire toccare, une formation onomatopéique, c’est-à-dire un mot créé à partir d’un son, celui du toc, suggérant l’idée de coup. Le verbe cliquer d’ailleurs est aussi issu d’une onomatopée (Et toc ! Le double clic viendrait ainsi de toc-toc ?). Toucher les écrans tactiles, cliquer sur les liens, c’est devenu notre principale activité manuelle, au point qu’il faut parfois acheter des logiciels d’automatisation des clics, outil extrêmement utile pour les jeux vidéos (je ne sais pas si vous avez vu la vitesse et la répétitivité des clics, on dirait des tics nerveux): un autoclicker peut ainsi imiter plus de cent mille clics en une seconde.

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Voix

1992

Chaque jour accordé fait écho
À la nuit, passe l’ange
Voluptueux entre nous, la gorge
Serrée, j’étouffe chez vous mes cris
Fous, nous entretenons le silence
Rassurant, ma bouche à votre voix

La nuit drapée s’accorde à la voix
Lente, dont j’emprisonne l’écho
Dans mon corps, vous soufflez au silence
Le plaisir, les caresses de l’ange
Vaincu, assurance d’un cri
Sourd, vos mains nues sur ma gorge

Le temps file sur le pli de la gorge
Le désir mordant sans appel la voix
Assourdie, restent le cri
Intérieur, et en mémoire l’écho
Sensuel au lieu clos du silence
Suspendu à l’étreinte des anges

Je te rejoins là-bas, mon ange
à l’heure dite, le couteau sous la gorge
Envieuse encore de ton silence
Anxieuse toujours du son de ta voix
Libérant dans mon sexe la femme en écho
Maternel, avant mon premier cri

Je réclame ton sexe dans ce cri
Et ton corps dans d’autres bras d’anges
Violents, coups de boutoir en écho
À ta douceur, dans ma bouche, ma gorge
Mouillée de fièvre jusqu’à ma voix
Déchue, abandonnée au silence

Appels, appels, miroir au silence
De Dieu, liturgie intime du cri
Vers l’azur, je retrouve ma voix
De plaisir, et la joie des louanges
Aux courbes caressées de ma gorge
Chants d’amour, sous les voûtes, en écho

Nos deux voix accordées font écho
Dans la nuit silencieuse, passe l’ange
Nu, j’étouffe son cri dans ma gorge

2023

Longtemps j’ai laissé le flux de mes
Paroles dériver dans les pages de
Journaux intermittents, captant la
Voix familière de celui qui
Murmure en moi comme un prisonnier

Murmures et faux-fuyants sont depuis
Longtemps les métaphores de ces
Voyages solitaires où la
Parole redoutée d’une femme
Joue sur mon silence contre mon cœur

Joues roses, visage de lune, tu
Murmures à mes lèvres la
Parole douce du premier baiser
Long, bien avant d’oser lever le
Voile sur tes hanches arrondies

Voix-off, la vie émergée de mes
Journaux allume dans le regard
Longtemps soutenu comme l’aveu
Murmuré, la foi aveugle d’une
Parole d’amour unie au silence

Paroles des corps impudiques
Voies qu’inventent nos mains quand tu
Murmures en moi pour éteindre le
Jour jusqu’à demain, la nuit pour jouir
Longuement malgré le temps des peurs

Longtemps après que la parole s’est tue
Les pages du journal secret gardent
La voix murmurée

Aparté (extrait)

Aparté est un roman d’amour épistolaire de Philippe Moron qui relate une passion adultère née à l’aube du confinement de mars 2020. Les deux protagonistes se sont créé des noms de fiction, Lou-Anne pour elle et Loup pour lui. Leur lutte est celle d’un amour absolu contre tout ce qui nous rappelle au raisonnable. Et ils ne resteront pas unis jusqu’au bout dans cette lutte. Le court extrait publié ici, fragment du journal intime de Loup, prend place après la rupture, qu’il appelle le déluge.

Philippe Moron : Les Amants enlacés

Tu n’as pas dit les mots des amants, les mots d’adieu qui restent pour la vie après la séparation. Tu n’as pas posé le dernier baiser, celui qui résume tous ceux de la passion. Tu n’as pas écrit la dernière lettre, celle qui absout la douleur du départ. Tu n’as pas porté l’anneau de l’union secrète avec la date de notre première nuit, celle qui annonçait des nuits plus belles et plus lumineuses, que nous n’avons pas eu le temps de vivre.

Peut-être es-tu heureuse maintenant, peut-être t’es-tu dissoute dans un rôle taillé pour une autre, peut-être as-tu fait disparaître ton âme derrière une colline ou une barrière de brume. Je ne saurai pas ce qu’est devenu celle que j’invente encore malgré moi, dans le lieu hors du temps où notre affection, sans nous, survit à la folie.

Je garde pour toi une barbe de trois aubes, et le frottement de mes éclats d’étoile pour abolir les jours séparés de tes bras. Mes mains sont blanches comme autrefois et mes veines bleutées. Dans tes nuits de doute, tu entendras mon âme battre et tu reverras ton visage dans mes caresses lentes : ne les as-tu pas espérées autant que moi, ton sourire et tes rides amères au coin des yeux ?

Les lieux où nous nous sommes enlacés ont disparu. Des Hommes les ont effacés pour toi – tu ne te souviens de rien. D’autres amants se coucheront dans des lits neufs, leurs corps défaits rejoueront nos batailles sur les champs immenses où les orages battaient au loin.

Je garde le couteau près de ma hanche, pour toi – tu sais trancher et rompre. Cette fois vise la gorge plus que le cœur, ne tremble plus, je m’armerai d’histoire, tu garderas silence. Quand je ne t’aimerai plus, tu fermeras mes yeux. Quand tu m’auras renié, tu m’aimeras enfin.

Dans ma main crispée, il y aura l’anneau que tu n’as pas porté.

Goût

1992

La nuit, toutes les nuits, je cherche le sommeil dans vos yeux gris, les lèvres surprises dans leur solitude.

Les parapets du lit s’arrondissent sous vos coudes repliés, là où reposent les ombres de vos mains.

Nous réalisons toutes les séparations en une seule arabesque lorsque vous écoutez couler mon corps désespéré dans votre bouche.

Je change mon propre goût jusqu’à tout oublier.

2022

Te déboutonner, lentement, déshabiller ton tissu de paroles, te forcer à endurcir ton âme,

T’obliger à me recevoir, à t’incarner en moi dans l’oubli du combat,

Rendre la caresse du temps sur ta peau vieillie par le sel de ma bouche,

Fourbir ma langue de cris atroces, te défaire sur le champ nu,

Puis espérer que tu souffres de mon absence, en m’inondant de toi jusqu’au dégoût,

Et brûler enfin les vêtements inutiles.

Rendez-vous

1992

Porte, ruminations et départs

empreintes, poignées de Sèvres

mains brèves sur le verre

Femmes, mamelons, lèvres vermeilles

rêves nus alanguis

cadre, demeure imaginaire

Moulures, rose et plâtre laiteux

désir solitaire

inutiles frissons

Divan, lisière et variation

abord du silence

lit entre un et deux

2022

Je m’allonge, frissonnante, sur le divan progressivement silencieux, aux côtés des odalisques alanguies sur leurs lits de désir solitaire, mamelons et lèvres brillant comme une pluie de pétales vermillons, sous les moulures laiteuses et les encadrements de rêves impudiques, face à la porte où ta main, sur la poignée de Sèvres, a frôlé brièvement ma peau, sans que ton regard, une seconde, ne se pose sur moi.

Rapa Nui (extrait)

La lumière de l’aube sourd des profondeurs. Une houle blanche disperse sur l’horizon des ombres fantomatiques. Je lève la tête vers le ciel, je vois un océan de plomb. Les vents semblent avoir inversé nadir et zénith. Aurais-je atteint l’extrême limite de la vie ? Peut-être suis-je encore captive d’une force qui déploie en moi son imagination, son rêve, car ce qui a remplacé la nuit n’est ni le jour, ni la réalité. Je serre encore dans mes mains l’instrument à l’origine de la tempête.

Ma tête est aussi lourde que les flots du ciel où je tombe, désorientée, incertaine de mon existence. Qui suis-je ? Je me pose la question pour la première fois. Jusqu’ici, ma vie n’avait été qu’une succession d’histoires – histoires qui constituaient mon identité. Je les recueillais lors de mes voyages, et j’aimais celles qu’il me racontait. Jamais je n’aurais cru que l’une d’elles puisse se déchaîner sur le monde. Je suis revenue sur l’île, après sa disparition en mer, pour être près de lui et pour l’entendre. Mais ce n’est pas la voix de mon père qui est sortie des profondeurs.

J’ai parcouru du regard la ligne des écueils. Les têtes de roche affleuraient. La mer amorçait sa descente. Les yeux encore embués, j’ai tourné la tête vers le bastingage, là où, pendant la traversée, engourdie par le bruissement de la houle sur l’étrave, j’avais aperçu une jeune femme aux bras nus, appuyée en plein vent au garde-corps. J’avais encore en tête sa robe noire, légère malgré les embruns, sa peau laiteuse, les taches de son sur ses épaules, quand les claquements des ponts de débarquement m’ont tiré de ma rêverie. A terre, j’ai pris la direction des mégalithes. Je suis passée devant la croix du cimetière – je n’avais là aucune tombe devant laquelle me recueillir. J’ai longé l’enceinte de l’église dont les hautes fenêtres, selon l’heure du jour, ressemblaient aux hublots d’un navire ou aux yeux globuleux du Léviathan. Plus loin, à l’écart du bourg, j’ai retrouvé la maison de mon père. Elle était à présent la mienne. J’étais seule à en posséder la clé.

Les herbes de la route, battues par les vents, avaient franchi le muret du jardin pour envahir les croisées d’hortensia dont les inflorescences mauves finissaient de se dessécher devant le perron. Les pierres aux arêtes de la façade paraissaient aujourd’hui aussi sombres que la roche érodée de l’église. Sur le bord du toit, des pointes de pyrite s’accrochaient aux ardoises. Au milieu du pignon, une lézarde grimpait jusqu’au rebord du conduit de cheminée. À cause de sa taille modeste, mon père appelait la maison, l’esquif. À mon adolescence, nous nous y étions installés, lui et moi, en retrait du monde. Ma mère venait de s’éteindre. Non loin, au pied du grand phare, il avait dispersé ses cendres sur les eaux.

À l’intérieur, après avoir posé mon bagage sur le parquet vermoulu, j’ai arpenté chaque pièce : d’abord, au fond, sous l’ancien fenil, la chambre de mon père, et la mienne, dont il avait fait son atelier de menuiserie et de musique ; ensuite, à l’étage, les combles accessibles par l’escalier droit qui, maintenant encore, me paraissait vertigineux et où jadis, je lisais, sous la lucarne, au milieu des livres éparpillés ; enfin, dans le prolongement du vestibule, le long séjour éclairé par quatre croisées étroites de part et d’autres des murs, qu’il traversait en se balançant d’un pied sur l’autre, arquant les jambes, s’imaginant sur le pont d’un navire, braillant sans raison bâbord et tribord, comme si la vie de ses ancêtres marins se perpétuait ici. Cette pièce était essentiellement meublée d’une table rustique et d’un buffet de chêne au-dessus duquel, sous les photos de famille et son pot à tabac, il avait fixé une série d’étagères où il disposait, à côté des rhombes de mon enfance, les membranophones rapportés de ses voyages.

Le séjour restait imprégné des relents musqués des peaux et des cordelettes des instruments, à peine tempérés par l’odeur de tabac que les brins consumés de sa pipe dégageaient encore faiblement. Je me suis souvenue des après-midis où, après avoir descendu l’une des percussions polynésiennes, j’allais m’asseoir dans un coin du jardin, et, mettant mes jambes et mes pieds nus de part et d’autre du piédestal, je laissais glisser mes doigts dans les aspérités du bois sculpté, les accrochais aux tenons où s’enroulaient les torons du tressage, les remontais sur les cordelettes le long du fût crénelé jusqu’aux renflements des coutures de la membrane tendue, la caressant doucement pour l’écouter chuchoter. Je me souvenais encore des soirs où mon père, le regard vague, partait sur la lande, près de l’endroit où étaient dispersées les cendres de ma mère et où j’entendais son chant mélancolique et le rythme que ses mains imprimaient aux tambours. Lorsqu’il revenait au matin, son visage restait dans l’ombre. Nous ne parlions jamais de ce qu’il voyait ou entendait. Il ne disait rien de sa douleur. À sa mort, j’ai hérité de la maison. Je n’y suis pourtant revenue qu’après de nombreux voyages, et après avoir ravi à Rapa Nui l’une de ses percussions sacrées. J’ai réalisé que cet instrument aurait eu sa place dans la collection de mon père. Mais il dormait en cet instant dans un carquois de cuir, au fond de mon bagage resté dans la poussière du vestibule. Il m’était impossible de m’en séparer.

à suivre… ou à bientôt au Temple de Port-Royal pour le spectacle musical et la nouvelle dans son intégralité.

Solitude

1992

Je désire faire le lent voyage des amants pénitents
Fouler les canopées noircies par le vol des arondes
Et aborder ton corps dans l’ivresse des échouages nocturnes

Mais il n’y a plus de rivage
Il n’y a plus de terre vers laquelle revenir
Il n’y a plus d’enfance heureuse où faire souvenir
Il n’y a que tes bras dans lesquels j’apprends jour après jour à te perdre.

2022

Abri, patience, atome anéanti, l’hallucination me précède dans l’espace ductile du désir

J’accroche les fentes de ton regard dans le maelstrom lent et saccadé du temps

Ma chair de froide perle s’est faite seule caresse, au soir tremblé de solitude

Draps

1992

Déchirure dessous mes doigts
Qui te cherchent
Dans l’ombre d’une armoire
Des draps pliés
Avec l’odeur des fleurs séchées

2022

Les ombres sur les draps roulent dans les talwegs du soir où les amants, après l’échauffourée sur l’herbe humide, ont repris leur souffle et fermé les yeux, puis se sont réveillés, à flanc de nuit, surpris une fois encore d’être seuls sur terre, comme si leurs âmes refroidies avaient touché le ciel pour se séparer ou pour s’étreindre encore. Je sens la morsure de ton absence sur le bout de mes doigts.

Leurre

1992

À vous je donne sans me livrer dites-vous

J’apprends à ouvrir les pages humides

À déposer en vous une larme du passé

Je leurre en moi l’amour, vous reculez, j’appelle

et coule les fards maternels dans vos yeux

Je vous rends à ce temps où je rêve de nous

Vous dites nommer est une jouissance

Je peine à me déshabiller sans retour

2022

Vous, pour m’interdire l’espoir de sentir durcir en moi le désir de nous

Toi, banni de ma bouche pour décevoir doucement chaque rencontre avec vous

Moi, désunie infiniment dans les mots sensibles que tu bois jusqu’à ma lie

Nous, inexistence féconde, échancrure d’une terre avide de submersion – vous l’eau transparente, moi la source introuvable

Chercher, trouver, oublier, tous nos verbes se perdent dans l’intensité de mon sexe battant